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Voir le profil de l'utilisateur Lun 23 Oct - 19:26

Notre destin, scellé par les liens sacrés du mariage...  



••••••••••



Le poste de police dans mon dos, je descends les quelques marches qui permettent d’y accéder. Ma journée est terminée et, il est temps pour moi de rentrer dans mon petit appartement que mes parents m’ont aidé à payer, lorsque j’étais encore à l’université. C’est un petit univers cosy où je m’y sens très bien et à l’abris. Là où mes sentiments et mes démons ressurgissent, sans aucun regard inquisiteur. Je suis crevé, j’ai besoin de me reposer et souffler un peu. Ces derniers jours ont été particulièrement intenses. Par endroit, le taux de criminalité a été particulièrement élevé et j’ai fait partie de nombreuses escouades pour envoyer les délinquants en prison. Et selon mon emploi du temps, je bénéficie de deux jours de repos que je vais mettre à profit en faisant un peu de sport. Dénouant légèrement ma cravate, je bifurque vers la droite et me rend dans le parking privé de la police, là où j’ai garé ma moto. Beaucoup plus pratique qu’une voiture et surtout, bien plus rapide. Mon casque sous le bras, je l’enfile et chevauche mon véhicule. Je donne trois coups et le moteur se met enfin à émettre un rugissement. Ce bijou m’a coûté quatre mois de salaire, mais je suis très satisfait de mon achat. Abaissant la visière tintée de mon casque, je pivote sur le côté et m’élance sur la route, parcourant la nationale pour me rendre jusqu’à chez moi, situé à une demie heure de mon travail. En moto évidemment, c’est bien plus rapide.

J’arrive enfin devant chez moi et gare mon véhicule dans le petit garage que je loue. On n’est jamais trop prudent et avec tous ces types qui rôdent, prêts à dérober tout et n’importe quoi, je préfère ranger ma moto là-dedans. Je pousse la porte et me dirige vers ma boite aux lettres. Je constate que je n’ai qu’une seule et unique lettre, en dehors des quelques pubs que je reçois. Je jette le tout à la poubelle et garde l’enveloppe, m’immobilisant lorsque je constate sa couleur rose à la lumière d’un des luminaires de la cage d’escalier. L’Incontestable…Il s’est enfin déclaré à mon encontre…Déglutissant, je gravis les deux étages qui me séparent de mon appartement puis, referme la porte derrière moi, à double tour. Suis-je seulement prêt à découvrir l’identité de celle, car cela sera forcément une femme, qui partagera désormais ma vie ? Qui sera probablement témoin de mes douleurs et à qui je devrais, le plus de transparence possible ? Je n’en sais rien…Au fond de moi, j’ai toujours pensé que jamais, l’Incontestable ne parviendrait à me trouver quelqu’un. Et en toute honnêteté, je doute que cela m’aurait véritablement dérangé. Inspirant profondément, j’allume les lumières et me laisse tomber dans le canapé en similicuir de mon salon, gardant mes yeux rivés sur la lettre rosée. Preuve d’un romantisme qui n’est pas forcément de mise.

Mes doigts tremblent tout autour du papier cartonné. J’ai peur de dévoiler le nom de la personne qui partagera ma vie, peur d’être déçu, terrifié à l’idée de ne plus être seul. Parce que je ne sais même pas comment évoluer avec quelqu’un d’autre, moi qui jusqu’ici, n’ai jamais eu que des amis que je tenais à bonne distance. Le seul qui ai toujours été autorisé à m’approcher, à franchir la barrière de ma carapace était mon meilleur ami en primaire. Un blondinet que j’ai perdu de vu lors de son déménagement, à un moment où j’avais besoin de lui. Bien sûr, ce ne fut pas de sa faute. Mais j’étais seul à la mort de Miles et il ne fut pas présent. Son nom, je ne m’en souviens plus. Ai-je voulu le rayer de ma vie parce qu’inconsciemment, je lui en voulais de m’avoir délaissé ? Ou est-ce un tour de mon cerveau qui, dans un but de me protéger, a voulu l’effacer de ma mémoire, jugeant que je ne supporterais pas davantage un énième abandon ? Qui sait.

Quoi qu’il en soit, il fait partie de mon passé et depuis très longtemps, je ne pense plus à lui. Nous n’avons plus aucun contact. Pour quelle raison est-ce que soudainement, je repense à cette illusion du passé disparue depuis longtemps ? Je l’ignore. Peut-être que la présence de cette lettre agit comme une réminiscence, comme si je voyais ma vie défiler devant mes yeux avant ma mort. Je finis par inspirer profondément, me souvenant des mariages heureux que mon grand-père et mon père avaient eu. Il n’y avait absolument aucune raison que cela en soit différent pour moi, n’est-ce pas ? Décidé, ou alors résigné, je finis par ouvrir la lettre et en tirer le morceau de papier qui scellera ma vie à tout jamais.  


« Monsieur, madame, par la présente et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la loi, Thalíe A. Hamilton, anciennement Spartharís et Owen Hamilton, je vous déclare maintenant unis par les liens du mariage.  

Nous demandons au couple de prendre connaissance de toutes les clauses du contrat de mariage, document que vous trouverez ci-joint. Et nous vous demandons de bien vouloir emménager dans les sept jours prochains à votre nouvelle adresse, dépassé ce délai, nous serons dans l'obligation de vous considérer comme hors-la-loi.

Votre nouvelle adresse ;

Thalíe et Owen Hamilton
14-5-64 Minato
Tokyo 100-8994


Votre code d'entrée ; 102 454 783
Ce code vous servira aussi au téléchargement de l'application Guide sur vos mobiles, programme d'accompagnement et d'aide au service des jeunes couples.    

Le pays tout entier se joint à ma plume pour souhaiter aux jeunes mariés tous nos vœux de bonheur.

Veuillez agréer, Madame, Monsieur, mes salutations distinguées.

L’Incontestable. »

Une erreur. C’est très certainement une PUTAIN d’erreur ! Un homme…Moi, Owen Hamilton, ne peut être définitivement pas marié à un foutu homme ! Il est impossible que je puisse être pédé et encore moins, que je sois forcé de faire des choses avec…un…un type ! Merde ! Tremblant, je lâche la lettre qui retombe sur le sol et me lève, passant mes mains dans ma chevelure brune. Bordel, c’est forcément une erreur. Un bug de la matrice, une mise à jour qui n’aurait pas fonctionné ! L’Incontestable ne se trompe jamais, c’est pour cela que je suis persuadé que tout cela n’est dû qu’à un putain de virus. Je ne vois pas cela autrement. Je commence à faire les cents pas, réfléchissant à l’idée que tout cela ne soit qu’une horrible mascarade. Et puis, je m’immobilise finalement et respire profondément, me rasseyant. Oui, c’est ça. Ce n’est qu’une malencontreuse erreur. Cela ne sert à rien de paniquer. J’ai sept jours pour rejoindre ma nouvelle habitation et durant ces sept jours, l’Incontestable se rendra compte qu’il est infesté d’un virus et il corrigera l’erreur de ce problème de code. Voilà tout !


••••••


Seulement, quatre jours passent. Mes journées se déroulent lentement et chaque fois, je consulte ma boite mail, mes messages et mes courriers, attendant une quelconque réponse de l’Incontestable. Il ne me reste plus que trois jours pour plier bagages et entamer la procédure de vente de mon petit deux pièces. Devrais-je me rendre à l’évidence ? L’Incontestable ne reviendra pas sur sa décision, n’est-ce pas ? Ou devrais-je devenir un hors la loi et repousser le délai tout en restant persuadé que cela ne peut être qu’une simple erreur ? Pourtant…Il ne se trompe jamais. C’est la première chose que j’ai appris à l’école. Je ne suis qu’un foutu abruti qui ne fait que de me voiler la face…Et voilà que j’vais devoir baiser avec un mec. Un putain de mec dont le nom m’est étrangement familier sans que je ne puisse poser une quelconque information sur lui. Une heure du matin sonne et me voilà entré dans le cinquième jour. Si je ne me grouille pas, je pourrais dire adieu à mon boulot et bonjour la prison. J’ouvre le placard et attrape un grand sac de voyage dont je ne me sers jamais. Il a pris un peu la poussière et au moment où je l’attire à moi, une petite boite à chaussure noire se retrouve emportée dans son sillage. Elle s’écroule sur moi et le coin de la boite frappe mon front. Je lance une floppée d’insultes tout en me laissant glisser contre le mur, déjà prêt à ramasser alors que des papiers pliés en quatre se sont déversés. Soupirant, je les attrape et les ouvre, curieux et ne me souvenant pas de leur contenu. Je découvre une écriture d’enfant et des descriptions de la Grèce. Chacune d’elle sont signées par un certain…Thalie Spartharis.


« Nan… »


Mon putain de futur mari est… Cela me revient désormais en mémoire, ce meilleur ami qui s’est barré en Grèce et s’est construit une toute nouvelle vie, pendant que je regardais la mienne s’effriter, impuissant, depuis la mort de mon cher petit frère. Passant ma main sur mon visage, je déglutis, me demandant même pourquoi je possède encore toutes ces lettres. Ce type ne signifie plus rien pour moi. Ce n’est qu’un mec qui fait partie de mes souvenirs, un visage trouble dont je suis incapable me remémorer la gueule. Un ami disparu comme la moitié de ceux que j’ai côtoyé en primaire. Même aujourd’hui, je serais incapable de dire si j’ai de véritables amis. Je me jette corps et âme dans le boulot et ne sors plus vraiment. A croire que Thalie était le type qui m’assurait une vie sociale. Il a dû m’oublier, vu qu’il ne m’a plus jamais envoyé de lettres. De toute manière, je ne suis même plus sûr que j’ai répondu. Je crois que si. Je pense même me souvenir que durant un ou deux mois j’ai continué à lui écrire avant de finalement abandonner. Ou alors, est-ce moi, ou nous deux, en même temps, qui avons décidé de mettre fin à notre amitié ? Une chose est sûre…Je n’ai pas envie de le revoir.

Mon passé, je l’ai enfoui au plus profond de mon être, trop douloureux de me remémorer les instants de mon enfance ou de mon adolescence, toujours accompagnés de la douleur que je ressentais à l’idée de devoir grandir sans Miles. Et là, dans deux jours , je vais devoir affronter le type qui a eu une importance capitale durant mes années au primaire. Le seul qui…qui a le souvenir de Miles, vivant. Non, je ne peux pas le revoir. Serrant les dents, j’attrape les lettres et les fout en boule. Je me saisis de la boite à chaussures avant de me diriger dans la cuisine. Je m’approche de la poubelle et observe le contenant et les vestiges de mon amitié avec ce mec. Serrant les dents, je jette le tout contre le plan de travail, délaissant la poubelle et retourne faire mon sac. Je ne peux pas devenir un hors la loi, putain d’merde.


••••••


Le moteur vrombit et s’arrête enfin. Je lève les yeux vers la maison que l’Incontestable nous a trouvé, située dans le quartier de Minato. Un endroit où je ne vais jamais. Cela ne fut pas difficile à trouver et je redoute déjà ma visite des lieux. J’ai encore tellement de choses à aller chercher dans mon vieil appartement et il est hors de question que l’Incontestable me laisse le garder. Je vais donc être contraint de le vendre… Je soupire et retire mon casque, l’accrochant au guidon. Le quartier m’a l’air tranquille, du moins, de jour. Je passe une main dans mes cheveux décoiffés et attrape mon sac de voyage, unique chose que j’ai pu emporter pour le moment. J’espère que Thalie a une voiture, parce qu’il est hors de question que je fasse plusieurs voyages. L’immeuble me semble être de bonne qualité et le loyer ne doit pas être donné. Putain, mais dans quoi bosse ce type ? Il a repris l’entreprise de son père ? ‘Me semblait qu’il était un putain de gosse de riche. Je reste planté comme un con sur le trottoir à observer les lieux, me demandant si…mon « mari » est déjà là. Après tout, j’ai presque dépassé le délai. Est-ce qu’il a dû revenir de Grèce pour ça ? Quelle était sa vie là-bas ? Il a dû s’taper un bon nombre de nana. J’crois m’souvenir qu’il était un sacré chaud lapin. Je grince des dents et lisse ma chemise, m’étant foutu en costume. Pour l’occasion ? Non, impossible. Peut-être parce que je me sens plus à l’aise comme ça. Qui sait.


Allez Owen, bouge ton cul.


Je finis par m’approcher de l’immeuble et m’engouffrer à l’intérieur, un papier à la main. Sur le dessus, figure l’étage et le numéro de porte. Je gravis les escaliers, préférant éviter de prendre l’ascenseur. Faire un peu d’exercice me permettra de me vider l’esprit, en supposant que monter les marches soit sportif. J’arrive enfin au dernier étage, devant la porte de l’appartement que je vais partager avec…un mec. J’inspire profondément et attrape les clés qui ont été envoyées avec la lettre. J’observe le trousseau, me demandant combien de fois je tournerai la serrure avant de finalement recevoir un ordre de divorce de l’Incontestable. Moins d’un million de fois, je l’espère. Je déglutis et clos les paupières en imaginant tous ces devoirs que je vais devoir accomplir avec un gars, tout en sachant que je ne suis aucunement une tafiole. C’est sûr. J’vais péter les plombs. Je glisse la clé dans la serrure et tourne à gauche, constatant qu’elle n’est pas verrouillée. Ainsi, il est là avant moi. Moi qui avait espéré pouvoir visiter les lieux seuls et profiter de tout le confort avant de devoir me confronter à ce type dont j’ai tout oublié…Je pousse la porte et m’engouffre dans le salon. Il est vide et…En bazar. Des cartons sont éparpillés un peu partout et je constate que l’appartement ne semble pas bien grand. Il y a une cuisine ouverte et je distingue par le couloir, peu de portes. Toutes closes. Je laisse retomber mon sac au sol et déglutis. Je contracte la mâchoire, aiguisant mes traits tracés au couteau.


« Bordel de merde. »



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Voir le profil de l'utilisateur Jeu 26 Oct - 19:42
La Grèce, c’est le pays que je porte dans mon cœur, la Terre que je considère comme étant la mienne. Par choix, pas par obligation, tout comme à défaut de pouvoir choisir ma famille, j’ai choisi avec soin les êtres qui m’entourent. Elénée et ses enfants, Silas... tous ont dans ma poitrine une place que mes géniteurs n’occuperont jamais et que, du reste, ils n’ont jamais tenté de combler. Leurs visites n’ont été qu’une mascarade de plus destinée à polir leur image de parents et de famille parfaite. Quels parents dignes de ce nom enverraient leur môme à l’autre bout du monde sans même venir le voir ? Alors ils vinrent, les mains et les poches pleines de cadeaux ridiculement chers qui m’entouraient comme des trophées, des gadgets accessoires qui au final, ne m’apportaient rien.

J’ai longtemps cru que je pouvais m’émanciper de cette famille à laquelle j’appartenais bien malgré moi sans me rendre compte que la distance ne brisait pas mes chaînes. Elle ne faisait que les enfouir, loin sous le sable chaud des plages de Santorin. Et tout comme j’ai cru à cette illusion, je me suis peu à peu fait à l’idée que je n’étais Japonais que par défaut. Que la puce dans mon cerveau ne se rappellerait jamais à moi. Évidemment j’avais tort. La lettre rose que j’ai reçu, quelques mois avant mon anniversaire m’a appris une leçon essentielle. On ne fuit pas ses origines. Jamais. Encore moins quand celles-ci prennent racine dans le territoire de l’Incontestable.

Je contemple l’enveloppe avec un mélange d’étonnement et d’interdiction, comme s’il s’agissait d’un objet hautement incongru qui, d’une façon ou d’une autre ne m’était pas destiné. Moi qui suis plutôt vif d’esprit d’ordinaire retourne le rectangle normé entre mes doigts, à la recherche d’une explication quelconque. Comme si je m’attendais à ce que quelqu’un débarque en gueulant « Ah non ! Ça c’est à moi ! ». Mais y’a personne, je suis tout seul. Aussi mauvaises que puissent être les blagues de Silas, je sais au fond de moi que ça ne vient pas non plus de lui. Il me faut du temps pour admettre, admettre tout d’abord que des Thalíe Andréas Spartharís, dans cet immeuble, il ne doit pas y en avoir des masses et qu’à fortiori cette lettre m’est belle et bien adressée. Je traverse ensuite un moment d’absurdité colossale où je me surprends à penser que si je ne l’ouvre pas et me contente de la jeter - ou mieux, de la brûler - cette affaire de mariage se terminera là. Je vais jusqu’à chercher un briquet, tâtant mes poches bien que je n’ai jamais fumé ailleurs qu’en soirée. Et puis c’est la douche froide. Je ne peux pas faire ça. Parce qu’il y a quelqu’un, quelque part qui tient ce même torchon et ce quelqu’un va m’attendre, souffrir de cette décision stupide.

J’essaye d’imaginer quel genre de personne l’Incontestable m’a choisi. Enfant, j’étais fermement convaincu qu’il me marierait avec Owen, qui d’autre ? Il n’y avait que mon meilleur ami qui comptait à ce point pour moi, même une machine devait bien s’en rendre compte. J’avais fini par classer cette supposition débile en réalisant que ma main, étroitement serrée dans celle du petit garçon boudeur, n’avait peut-être pas la même signification pour lui que pour moi. Je n’en ai jamais parlé à personne, surtout pas au principal concerné.

J’espère que l’algorithme ne suivra pas l’exemple de mon père. Je ne supporterais pas d’être lié à l’incarnation de tout ce que j’ai haï dans ma famille et dans ce système. Au fond de moi, l’enfant que j’ai été caresse l’espoir rassurant et immature que l’Incontestable m’ait choisi quelqu’un qui pourra réellement me comprendre, que les belles histoires qui m’ont été racontées sont vraies, que ça n’est pas qu’un ramassis de conneries marketing. Un rictus étire mes lèvres. Si les filles que j’enchaîne entendaient ça... Elles s’arracheraient les cheveux.

Avec un reniflement moqueur je découpe, pour une fois proprement, le dessus du courrier, en extirpe ma lettre. Le papier est doux, légèrement glacé comme le sont en général les documents officiels. Je saute machinalement les vœux qui ne veulent plus dire grand chose et glisse sur mon nouveau nom. Hamilton. Inutile de poursuivre davantage, le choc me coupe le souffle ; je sais qui est l’homme qui partagera désormais ma vie.

•••

Les démarches de mon retour ont été expédiée en trois jours, l’administration est drôlement conciliante quand il s’agit d’un mariage japonais. La Grèce est un petit pays qui préfère ne pas se prononcer sur la question de l’Incontestable, pas question non plus d’entraver le système. L’appartement qui nous a été donné est situé dans un quartier que je ne connais pas mais, de ce que je peux voir depuis la vitre de mon taxi, me plais déjà beaucoup. Je pose quelques questions au conducteur dans un japonais exemplaire en dépit de mon exil et apprend les bonnes adresses du coin. La conversation n’est pas palpitante mais elle a le mérite de me détourner un tant soit peu de l’angoisse qui me grignote l’estomac. J’ai peur, peur de nos retrouvailles, de ce qu’Owen peut bien penser de ce mariage et du fait... qu’au final, je ne me sente pas si dérangé que je l’aurais cru d’être marié à un autre homme et tout ce que cela implique.

C’est déjà le soir du troisième jour sur les sept qui nous sont donnés pour nous retrouver, mes mains tremblent sur le digicode, ma petite valise près de moi car le reste de mes affaires me rejoindra dans la semaine. Qu’est-ce que je vais dire ? « Salut ? », eurk. « Excuse-moi d’arriver si tard ? » Bof. Quand je pousse le battant, je ne me suis pas décidé mais réalise avec une pointe d’incrédulité qu’Owen... n’est encore pas là. L’appartement est neuf, les plastiques protecteurs encore en place sur l’écran de la TV et les dégage une odeur de peinture fraîche, mais vide. Je me sens soudainement très seul, à des milliers de kilomètres des seuls amis que j’ai encore, marié à un homme que je n’ai plus croisé depuis treize longues années et à qui je n’ai plus adressé la parole depuis au moins dix ans.

Ce n’est peut-être pas plus mal que je sois le premier. Ça me facilite un peu les choses. Mon sourire retrouvé et le doute chassé dans un coin de ma tête, je fais un rapide tour du propriétaire. C’est petit, douillet et assez high-tech pour que je ne me sente pas dépaysé. En fait, c’est même plutôt luxueux quand on y regarde de près ; les meubles ont cette qualité à laquelle je suis devenu sensible, par la force des choses, et la moquette crème qui recouvre le parquet de la chambre est si moelleuse que j’ai presque envie de m’y allonger.

Le lendemain je me lève tôt pour faire le tour du quartier en caracolant, mon casque vissé sur les oreilles. Le sport ça me purge et en l’occurrence, courir élimine les toxines de la mauvaise nuit que j’ai passé, trop nerveux pour trouver le sommeil. Quand je suis stressé j’ai envie de me gaver de sucre et je sais pertinemment que le paquet de M&Ms que j’ai sous le bras ne me rendra que plus électrique à cause de l’apport trop élevé en glucide. Owen n’arrive pas, Thalíe 1 - M&Ms 0. Même mes affaires ont débarqué et je laisse mes quelques cartons s’entasser dans le salon avec le peu de fringues que j’ai déjà déballé et qui s’étalent dans l’appart. Mon père n’arrête pas d’appeler, il sait que je suis revenu et il sait pourquoi. Je veux pas lui parler, trop fébrile alors que je me faisais une joie de lui cracher au visage que j’étais marié à mec. Que maintenant c’était plus « Monsieur Spartharís » mais bien « Monsieur Hamilton » et que j’avais aucunement l’intention d’en changer.

Dimanche, jour cinq. Mauvaise nuit, je me lève un peu tard ce qui est très inhabituel de ma part, surtout après un samedi soir passé chez moi, et m’enferme dans la salle de muscu. Une serviette sous la nuque j’y passe deux bonnes heures à travailler la musculature solide que la danse exige. Silas m’a appelé, deux fois. J’avais promis de lui filer un coup de fils quand j’aurais vu Owen mais... c’est toujours pas le cas. Je me mords l’intérieur de la joue en forçant ma dernière série sur la presse. P’t-être qu’il a quelqu’un et que j’arrive comme un cheveux sur la soupe. P’t-être qu’il veux juste pas voir ma gueule et que c’est en prison qu’on va se recroiser. Je lâche un soupire profond et me réfugie dans la douche après avoir ouvert les fenêtres pour aérer. L’odeur de neuf me monte à la tête.

Il est presque onze heures quand je me réfugie dans la douche. Je reste un moment sous la flotte, paupières closes. C’est une douche italienne avec plein de jets massant mais il me faut une bonne demi-heure avant d’en ressentir les bienfaits. Peut-être que j’aurais du prendre un bain, je pense stupidement après avoir déjà gaspillé des litres. Dents brossées, j’enfile le caleçon propre que j’ai ramené avec moi avant de me doucher. D’habitude j’en prends jamais, comme j’ai aucun problème à me promener cul nul chez moi, surtout si c’est pour passer d’une pièce à une autre. Je pense pas vraiment à ce détail, le rejette dans un coin de mon cerveau et pousse la porte de la salle de bain tout en tendant une main pour empoigner une serviette.

J’ai la tête penchée vers le sol, occupé à me frictionner le crâne avec l’éponge bleue. Je fais trois pas dans le couloir avant de bloquer. Je vois toujours pas grand chose mais j’ai pas besoin de mes yeux pour sentir qu’il y a quelque chose de différent. Quelque chose qui n’est pas là depuis que je suis arrivé. Ça sent... le mec. Et pas n’importe quel mec. Le mec. C’est au moins un truc qui s’appelle « l’Homme », ou « La Nuit de L’Homme ». Ou c’est juste du axe, j’en sais rien, en dehors du mien de parfum je m’y connais pas en parfumerie de bonhomme. Je sais juste que ça me fait l’effet d’un uppercut dans le creux du ventre et que je me redresse comme si une guêpe venait de me piquer le derrière. La serviette pend au bout de mon bras encore congestionné par l’exercice de ce matin et je passe une main dans mes cheveux, chassant de mon front la mèche humide qui y retombe. On s’observe en silence.

Crétin comme je suis, je m’attendais à un petit garçon mais c’est un homme qui me fait face, un homme qui se tient tout droit et tout raide dans le salon, près des cartons que j’ai laissé traîné, chez moi, chez lui. J’ai du mal à me détacher du bleu de ses yeux, plissés par un début de froncement de sourcil. Dans ma tête, tout va trop vite, trop fort. Je pensais pas que ça serait si intense, presque douloureux. Aucune des conneries auxquelles j’avais pensé pour briser la glace ne me revient, mon cerveau a fondu. Il est tombé quelque part entre la porte de la salle de bain et le point imprécis où je me trouve, planté comme un con.

J’approche, un peu, comme si c’était pas un type dans la pièce mais un chien pas commode, la babine déjà retroussée et prêt à me refaire le portrait.

- T’as... grandi, je lâche, mi-étonné, mi-interrogatif en constatant qu’il fait bien deux têtes de plus que moi et que je suis toujours le nain que j’ai été par rapport à lui.

Oui, il a grandi. Mais ses expressions n’ont pas changé et ça le fait chier d’être ici. Je me mords la langue.
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Voir le profil de l'utilisateur Ven 27 Oct - 16:39

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La porte se referme dans mon dos et je me retrouve désormais dans mon nouvel univers. Un monde où je vais devoir créer mes propres marques, recréer une coquille protectrice en compagnie d’une toute nouvelle équation : Thalie Spatharis qui, dans mon esprit, ne sera jamais un Hamilton. En aucun cas je ne le considérerai comme un Hamilton et ma famille n’en entendra pas parler. C’est un homme, un homme bordel de merde. Et je ne peux définitivement pas laisser un être du même sexe que moi être considéré comme mon mari. C’est tout bonnement impossible. Cela aurait été une femme, tout aurait été différent. Je ne sais même pas si j’ai envie d’avoir des gosses.

Une erreur, c’est tout bonnement une foutue erreur qui sera bientôt réparée. Et cet être qui apparaît devant moi, à moitié à poil, redeviendra un inconnu, comme avant. Sa silhouette se révèle dans mon champ de vision. Jadis nous nous connaissions, jadis nous partagions les mêmes goûts, rions des mêmes choses et partagions tout. Jadis, nous étions les meilleurs amis du monde. Il était, comme un membre de ma famille. Mais désormais, désormais tout s’est effondré. Effrité comme le calcaire d’une falaise. Tout cela ne veut plus rien dire dans mon cœur. Au fond de mes entrailles, je crois le tenir responsable pour son départ. Son déménagement en Grèce, le moment où il m’a abandonné, où il ne s’est pas battu contre son père. L’instigateur de notre séparation.

Je me tiens droit sur le palier. Mon regard sombre se verrouille sur le blond à la peau halée qui m’observe, ahuri. Rien, sur ma face, ne laisse entrevoir ma surprise de le revoir. Seuls, dans mes pupilles, règnent l’agacement, le dégoût, la déception. Glacial, mes traits sont contractés. Tracés au couteau, ils me donnent un air sombre. Rien ne prête au sourire. Rien ne prête aux retrouvailles joyeuses. Je l’avais rayé de ma vie par la force des choses. Je m’étais fait une raison. Les vraies amitiés tiennent, deviennent bien plus puissantes avec la distance. La notre ne devait pas être assez forte pour ne pas chavirer sur cet océan de kilomètres qui nous séparait. Un gouffre s’était dressé entre nous deux, et aucun de nous n’avions réussi à le franchir. C’est ainsi. La dure réalité de la vie. Durant longtemps, je me suis demandé ce que pouvait être sa vie là-bas. S’il s’était tapé de nouvelles filles, s’il s’était trouvé un nouveau meilleur ami. Et à quoi ressemblait ce mec. Ce qu’il avait de plus que moi. J’ai fini par croire qu’il avait dû se trouver un connard qui avait dû lui taper assez dans l’œil pour petit à petit, ne plus m’envoyer de lettres. Ou alors, c’était moi qui, bouffé par la jalousie, par des preuves imaginaires, qui avait coupé les ponts. Au fond, c’est peut-être moi qui ai toujours été dévoré par la mauvaise foi.

Quoi qu’il en soit, les navires de notre existence se sont finalement perdus de vue et il s’est passé trop de temps sans que je pense à lui, pour qu’aujourd’hui, j’ai envie de le revoir. Les circonstances ne s’y prêtent pas et le temps a filé. Les années sont devenues trop grandes pour que je considère son retour, légitime. Nos chemins se sont séparés. Mais maintenant qu’il est mon mari, je ressens une haine sombre ressurgir de mes tripes. J’ignore d’où elle vient. En revanche, je n’ai qu’une idée en tête : par sa faute, je vais devoir tourner pédé. Et il est hors de question que l’on me voit comme une tantouse. Seulement, je n’ai pas assez de couilles et je suis bien trop attaché à mon travail pour préférer la prison à ce mariage arrangé de toute pièce. Le fruit d’une erreur monumentale. Nous allons devoir vivre ensemble, sous le même toit, jusqu’à ce que l’Incontestable nous envoie une lettre et nous annonce que nous pouvons, de nouveau, séparer nos vies. Et enfin, nous nous dirons une nouvelle fois adieu pour ne plus jamais nous revoir.


« T’as…grandi. »



Il me fixe et s’approche de quelques pas. Je reste immobile, le dos droit et le regard glacial porté sur lui. Je ne bouge pas d’un pouce et me contente de l’observer comme si j’étais son supérieur et devait l’engueuler. Et j’ai presque envie de le faire. De l’insulter parce que c’est un mec et que c’est à lui que je suis marié, parce que je vais devoir le troncher -hors de question que ce soit l’inverse-, le toucher, me forcer à l’aimer. Il n’a pas changé d’un pouce. A croire que je me suis efforcé, le mieux du monde, de m’extirper de cette forme de faiblard à laquelle on me collait jadis. Je ne suis plus le gamin tout maigre, hargneux et colérique. J’ai pris de la masse musculaire, je me suis hissé et je me bats constamment contre mes sentiments. Depuis petit, je fais la gueule et j’ai gravé cet air sombre sur ma face. Les sourires se font rares. Et le plus douloureux, le plus chiant, c’est que ces sourires, seul Thalie pouvait me les arracher. Mais, c’est de l’histoire ancienne. Il est toujours ce blond à la peau halée, et à la beauté incomparable. Des filles, il doit en faire tomber des centaines. Nous sommes totalement opposés. L’un a la beauté chaude du Sud, cette allure méditerranéenne que des milliers de femmes doivent s’arracher. Et moi, j’ai cette beauté froide, dure des gens du Nord. J’aurais du sang scandinave que ça ne m’étonnerait même pas. Et nous allons devoir mêler de nouveau, nos deux tempéraments. Pas pour être les meilleurs amis du monde, cette fois. Mais pour ne faire qu’un. Mimer, l’amour éternel, inconditionnel. Pour Mère Patrie…


« Toi, en r’vanche…T’as pas changé d’un pouce. T’es toujours aussi p’tit. »[center]


Il n’y a aucun humour dans ma phrase. Le ton est monocorde. Je détourne le regard et glisse mes mains dans mes poches en observant les lieux, tentant, tant bien que mal, de prendre mes marques. Tel un chat sauvage, je tâtonne. Je m’approche de la cuisine et fixe les plans de travail avant de me tourner vers lui.


[center]« J’en serais presque venu à croire que même l’Incontestable, n’réussirait pas à te sortir de Grèce. Comme une moule collée à son rocher, j’espérais que personne ne pourrait t’en décrocher. J’suppose que tu d’vais vivre un rêve là-bas. Tu t’es tapé combien de meufs ? »



Owen Hamilton et Thalie Spartharis : incompatibles.




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Voir le profil de l'utilisateur Dim 29 Oct - 16:14
Le silence se prolonge, lourd et épais, inconfortable. La gêne, je connais mal, rien ne me met mal à l’aise d’ordinaire, ni les blagues graveleuses, ni ma propre connerie. Même le jour où, âgé d’une quinzaine d’années, je me suis éclaté sur un poteau pile en face de l’arrêt de bus blindé, choc qui m’a laissé la fine cicatrice qui trône au milieu de mon visage, je n’ai pas été aussi embarrassé que maintenant. Du plomb me coule dans la bouche, descend dans mon estomac et me contracte le ventre. Owen n’est pas seulement froid, comme il pouvait déjà l’être par le passé, il est furieux, furieux d’être là, furieux de me revoir. Je suis indésirable dans sa vie, il n’a pas besoin de parler pour que cet état de fait me heurte, me percute de toute la violence que cette révélation peut avoir pour moi. Tout son corps me le crie, le hurle au mien, que j’ai inconsciemment tourné vers lui, vers notre relation perdue et celle que nous allons construire, à deux. Je le vois dans le muscle maxillaire crispé, dans sa position entière, prête à faire demi-tour ou à se jeter sur moi. À cet instant j’ai la certitude que s’il existait un seul moyen légal de briser notre union : il ne serait même pas là. Et ça me fait mal. Ça se tord en moi, et un frémissement agite ma joue, là où ma fossette se creuse quand je souris, j’ai jamais pu m’en empêcher et depuis tout gamin, ce tressaillement nerveux trahi l’émotion qui me traverse.

Je n’espérais pas qu’Owen soit ravi par notre mariage, ni même qu’il saute de joie à l’idée de me revoir, après tout, notre dernière rencontre remonte à treize ans. Mais je ne pensais pas qu’il s’opposerait à moi avec une telle implacabilité. Ce n’est pas un homme qui me fait face, c’est un mur de glace, un mur que je n’ose même pas toucher, craignant de voir que je serais incapable d’y trouver la moindre prise. Peut-être… que notre amitié est perdue pour toujours, que rien de ce que je pourrais faire n’y changera quoi que ce soit. C’est ce qu’il me crache au visage. Et je réalise avec stupeur que si, à une époque, j’étais le seul à pouvoir dérider Owen, j’en suis peut-être incapable aujourd’hui. Pire, je commence à penser que le seul être en dehors de mon père à pouvoir me faire du mal se tient juste devant moi et que je porte désormais son nom.

Il n’y a pas d’humour dans sa voix, son ton cassant dégouline d’indifférence. La première conversation que nous aurons eu après dix ans d’absence, si l’on peut appeler ça une « conversation », aura porté sur notre…taille. Je me sens vraiment petit, insignifiant, à ses yeux. Je force un sourire, d’abord maladroit sur mes lèvres puis artificiellement lumineux, rempart érigé à l’origine contre mon père mais que je suis forcé de convoquer ce matin si je ne veux pas faiblir, si je ne veux pas montrer que tout ça m’affecte plus que je ne le voudrais, plus que je ne veux bien l’avouer. C’est juste la surprise de le voir débarquer ici, soudainement. N’est-ce pas ?

- J’ai juste la bonne taille. C’est nul, pitoyable. Mais c’est tout ce qu’il me vient pour le moment, alors on s’en contentera.

Owen déambule, front plissé, regard critique et…incertain, dans le salon. Je crois qu’il cherche sa place dans cet appartement qui a été pensé pour nous et dans lequel, en dépit de mes affaires étalées un peu partout, je le retrouve. La cuisine soigneusement rangée, la simplicité fonctionnelle, pratique des lieux. Ça lui ressemble, plus qu’à moi. Nouveaux regards échangés, serviette toujours en main, la ligne de mon dos se tend. Je suis prêt à encaisser et commence déjà à étaler sur mon visage le soigneux masque de crétinerie qui protégera l’enfant auquel Owen s’attaque.

Le choc est rude, le brun s’engouffre avec aisance dans des failles que je ne suis pas parvenu à camoufler et qu’il touche d’instinct. La Grèce, notre séparation, et ma sexualité débridée. Owen tape là où ça fait mal, m’enchaîne avec une efficacité redoutable et un éclat douloureux traverse le bleu céruléen de mes iris. Je rejette négligemment le drap de bain sur mon épaule et m’avance, le frôle presque pour contourner le plan de travail et ouvrir le frigo. J’en sors un paquet de sandwichs Sodebo. J’ai pas faim, moi qui crève toujours la dalle, il a trouvé le moyen de me couper l’appétit après deux heures de musculation intensive. J’dois juste m’occuper les mains, juste faire comme si je m’en foutais, comme si ça me faisait rien.

- Un certain nombre, toi ?je lui dis, évasif, sourire mutin aux lèvres. Malgré moi je cherche la complicité dans son regard, celle à laquelle je m’étais habitué en sa présence.

Dix ? Vingt ? Peut-être plus. Sans doute d’ailleurs. Ça m’a jamais dérangé, c’était même plutôt une fierté… avant. Parce que je me rends compte que j’ai pas envie de le lui dire. J’ai pas envie qu’il sache que j’ai tronché toutes les plus belles nanas de Santorin pour me prouver que j’suis un mec sans y trouver la satisfaction espérée. Haussement d’épaules. C’était pas un rêve la Grèce, pas au départ, c’est devenu mon rêve, un rêve que j’aurais voulu partager avec lui. Je pousse un sifflement admiratif et lève les yeux sur Owen, plonge mon regard dans le sien.

- Moi aussi j’suis content de te revoir, Owie. T’as faim ? Large sourire, factice, vacillant.

J’aurais voulu qu’il vienne me voir, là-bas. J’avais pas le droit d’en partir mais lui aurait pu venir. J’ai jamais eu les couilles de lui proposer. Et il n’a jamais demandé. Dans le doute je sors une deuxième assiette et y pose mon second casse-croute. La bouffe c’est un peu sacré, pourtant j’ai toujours partagé avec lui, machinalement je remets ça en place, pas dérangé pour deux sous de lui filer mon repas. Au pire je commanderais une pizza plus tard, infoutu que je suis de faire la cuisine.

J’aimerais briser la glace mais je ne sais pas comment faire, comment m’y prendre pour sauter en quelques minutes dix ans de silence.

- Tu veux visiter ? J’abandonne brusquement les assiettes et contourne le plan de travail pour le rejoindre. C’est pas grand mais c’est bien, je tends la main pour effleurer son bras et m’interrompt à quelques centimètres de son poignet. Je n’ose pas le toucher.

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Voir le profil de l'utilisateur Lun 30 Oct - 20:31

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••••••••••



Mes mots tranchent le silence qui s’est installé entre nous deux. Je n’ai pas réfléchi, j’ai laissé mes paroles filer entre la barrière de mes lèvres sans une seule seconde, penser à l’impact qu’elles pourraient avoir pour l’homme qui fut jadis, mon meilleur ami. J’ignore à quel moment j’ai commencé à ressentir autant de colère contre lui, et autant d’amertume, à l’égard du temps passé. Nous aurions pu laisser la joie emplir nos cœurs, et se retrouver comme de vieux potes dont l’amitié ne se serait jamais effritée avec le poids des années. Toutefois, il a fallu que la distance et probablement, notre connerie, détruise tout. Peut-être que nous n’étions pas faits pour conserver un lien fort malgré les kilomètres qui nous segmentaient. Probablement que nous n’étions pas compatibles et qu’il n’y avait que la proximité forcée de l’école primaire qui était en mesure de nous garder collés l’un à l’autre. Et, qu’il n’avait suffi que d’un déménagement pour tout détruire et l’erreur de l’Incontestable pour nous réunir et ce, pour une durée indéterminée. Les suppositions filent dans mon esprit, alors que mon regard continue toujours de transpercer celui de Thalie. J’ignore réellement quoi faire et j’espère presque trouver des réponses dans le ciel de son regard. Seulement, sait-il lui-même quoi faire, ou se retient-il juste de faire quelques pas et de me prendre dans ses bras afin de sonner le glas de ces retrouvailles froides ?

La situation actuelle est nouvelle et surprenante. Je suis décontenancé et incapable de lui montrer autre chose que ma colère et mon mépris. Et Dieu seul sait à quel point la médisance peut me faire gerber. Seulement, je ressens au plus profond de mes tripes, l’envie de lui faire du mal. Peut-être que la mort de Miles et ma solitude m’a rendu amer, aigre, monstrueux. Et, je vois à son visage que mes mots le blessent. A croire que cette vieille amitié infantile ne me sert qu’à trouver les mots justes pour le faire souffrir. Je suis dégoûté par ma propre personne et je sais qu’en temps normal, j’en serais presque venu à me casser la gueule. Cependant, aujourd’hui, tout est différent. Je perçois un léger creux se former sur sa joue. Là où, je me souviens, se formait sa fossette lorsqu’il riait. Je crois me souvenir que jadis, c’était un signe de nervosité chez lui. Je pense ne plus le connaître, ne plus être au fait de ses mimiques. Et pourtant, inconsciemment, je sais que j’ai des bribes de souvenirs de ses habitudes, de ses petits tics qui m’informaient immédiatement de ses humeurs. A force de l’observer, encore et encore, j’ai ancré dans mon esprit, son visage juvénile et lumineux. Face qui ne ressemble plus en rien à celle que j’ai transformé à l’aide de mes mots. J’inspire profondément et fini par rompre notre échange de regard.

Je me dirige vers la cuisine ouverte et observe le plan de travail, laissant glisser mes doigts osseux sur le bois qui le recouvre. Je réfléchis encore à quoi dire. Je cherche toujours des phrases pour le faire souffrir encore plus. Pour le forcer à sortir de ma vie alors qu’il n’a même pas choisi d’y être et qu’il, je suppose, voulait garder son cul en Grèce. Et malgré tout ce que je crois, tout ce que mon corps hurle…Je sais au fond de moi, que cette idée me fait bien plus mal que je ne veux l’admettre. Un jour, nous étions les meilleurs amis du monde, incapables de se détacher l’un de l’autre. Et puis le jour suivant, nous étions devenus deux inconnus. J’avais perdu mon petit frère et le seul homme de ma vie en une seule seconde. Cela m’avait fait tellement de mal que j’avais fini par me renfermer sur moi-même et n’apprécier que la solitude. Je ne connaissais que la colère et n’était en mesure que de démontrer ce sentiment. Et c’est encore la seule chose que je suis capable de lui renvoyer. J’inspire profondément et laisse mon regard courir sur le mur en face de moi, avant de finalement trouver encore de quoi le blesser. Mes yeux s’éclairent, noyés par l’illumination qui me vient soudainement à l’esprit. Je me recule du meuble et me tourne vers le blond, plantant mon regard électrique dans le sien. Et, je lâche de nouveau un torrent de mots vifs, tranchants qui, je l’espère, l’écorcheront assez profondément pour lui en laisser des cicatrices. L’amertume m’a rendu monstrueux.


« J’ai juste la bonne taille. »


Il se protège comme il peut. Dresse un bouclier fissuré devant moi, affolé parce qu’il devait sûrement espérer une toute autre réaction de ma part. Et sa déclaration sonne comme une boutade. Une blague à laquelle je devrais rire, comme un vieux mécanisme de deux anciens potes qui retrouvent leurs engrenages auxquels ils se fixent parfaitement. Son trait d’humour sonne comme une réminiscence. Il tente de m’envoyer des prises auxquelles il souhaite que je m’accroche, afin de le rassurer et de lui montrer que je suis toujours le même mec qu’il adorait et qui malgré sa placidité, était capable de sourire devant lui. Pourtant, aucun sourire n’illumine mon visage. Ma face reste sombre, de marbre et je continue à l’observer. De l’accuser du regard et de le rendre responsable de la merde dans laquelle l’Incontestable nous a mis. Ce n’est pas ma faute et encore moins de la sienne. Néanmoins, je ne parviens pas à ressentir autre chose que de la colère, sentiment qui m’accompagne depuis la mort de mon petit frère. Je ne me sens pas désolé de lui infliger cet horrible traitement, tel un bizutage auquel il va devoir se frotter pour devoir coexister dans mon sillage.  Je continue de le poignarder sans m’arrêter, avide de sa souffrance, seule nourriture que je suis aujourd’hui capable d’avaler et de ressentir. Je me repais de sa douleur alors qu’auparavant, j’aurais été capable de tuer quiconque le blesserait. Il a fallu d’un déménagement pour me flanquer de l’autre côté du miroir.


« Un certain nombre, toi ? »


Mâchoires contractées, je plante mes ongles dans ma paume, ressentant presque ses mots comme une provocation. Savoir qu’il ait pu se taper plusieurs meufs pendant qu’il était en Grèce, pendant que son meilleur pote était seul, comme un con à pleurer la mort de son petit frère et son départ, me rend furieux. Mais ce qui me met encore plus en colère est de l’imaginer troncher des meufs. J’ignore pourquoi mais cette image me donne envie de vomir. Je chasse cette horrible vision de mon esprit et tente tant bien que mal de décontracter mes muscles.


« Moi aussi je suis content de te revoir Owie. T’as faim ? »


Sifflement admiratif puis, de nouveaux mots jetés puis, un sourire presque vacillant jeté comme contre-attaque. Sa défense semble faible et pourtant, ses précédentes paroles ont presque failli me porter le coup de grâce. Cependant, je tiens encore debout et reste immobile à le fixer. Je le regarde contourner le plan de travail et ouvrir le frigo. Il attrape trois clubs sandwichs emballés sous vide et les dépose sur le meuble. Il sort deux assiettes et approche la seconde de moi, encore prêt à partager son maigre repas après toutes les injures que j’ai pu lui jeter à la figure. Y a pas à dire, il est sûrement bien plus fort que moi. J’inspire profondément et reste encore silencieux, le suivant du regard, attentif au moindre de ses mouvements. Aux aguets.


« Tu veux visiter ? C’est pas bien grand, mais c’est bien. »


Et puis, sa main s’approche dangereusement de mon bras. Ses doigts manquent d’effleurer ma peau mais, le blond se ravise au dernier moment. Reflexe d’auto survie ? Il a eu raison, je l’aurais bouffé s’il avait tenté le moindre approchement physique dans l’état actuel des choses. Les seuls moments où il aura droit à une caresse de ma part, ce ne sera que pour accomplir les devoirs soumis par l’Incontestable. Et encore, ces marques affectives ne seront que pure comédie afin de ne pas terminer en taule. Je délaisse l’assiette et reste bloqué sur le surnom qu’il a utilisé auparavant. Il espère encore pouvoir récupérer l’ancien Owen, celui qu’il a connu lorsque nous étions gamins. Grossière erreur de sa part étant donné qu’il m’a définitivement perdu. Je suis bien loin dans la hargne pour qu’il soit en mesure de me récupérer.


« Ne crois pas avoir le droit de m’appeler comme ça, Thalie. Cela fait depuis longtemps que nous n’sommes plus potes. Tout au plus, de vieilles connaissances. Apprends à rester à ta place si tu veux que tout s’passe bien. Et oublie tout contact physique en dehors de nos devoirs. Ça m’débecte. »


Regard glacial jeté en sa direction alors que je délaisse l’assiette, ne touchant pas au sandwich. Je crois que pendant longtemps, au plus profond de mon cœur. Il m’a beaucoup manqué.


« J’te suis. »




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Voir le profil de l'utilisateur Mar 31 Oct - 15:30
Le bouclier branlant derrière lequel je me protégeais jusque-là vole en éclats et Owen me heurte de plein fouet. Il tape là où ça fait mal, dans l’espoir fou que je portais à nos retrouvailles, à notre union soudaine. Une fois, deux fois, trois fois, autant que celui lui semble nécessaire pour me tenir à distance, pour que j’apprenne où est la « place » qui est désormais la mienne. À ses côtés sans l’être réellement. Je ne suis, à ses yeux, pas plus légitime en tant qu’ami qu’en tant qu’homme. Je prends brusquement conscience que je ne suis rien. Où plutôt que je ne suis plus rien et j’ai l’impression que pour Owen tout est ma faute. C’est le gamin en moi qui encaisse. Peut-être même qu’il se brise sous la force de l’impact. Je me décompose en quelques secondes, la gorge nouée, l’estomac plombé. Je découvre le pouvoir des mots lorsqu’ils sont utilisés pour blesser et jamais je n’aurais imaginé qu’Owen chercherait un jour à m’atteindre de cette façon. Cela n’a jamais été son genre, surtout pas entre nous. J’ai mal, vraiment mal et le pire c’est que la douleur ne reflue pas après qu’il se soit tût. Je crois que j’aurais préféré qu’il me frappe, qu’il m’attaque physiquement et laisse ma tête en dehors de ça. Un bon coup de poing m’aurait coupé le souffle, aurait laissé une marque douloureuse que les jours auraient effacés mais je sens que sa tirade va me persécuter bien plus efficacement que n’importe quel hématome.

Désarçonné, je déglutis. Le tic sur ma joue est devenu évident et je chasse tant bien que mal le voile qui vient ternir mon regard. J’veux rien montrer. Il doit pas voir ce qu’il est capable de me faire juste en ouvrant la bouche. La mienne se pince, j’ai cessé de sourire il y a un moment déjà. Ma canine s’enfonce dans la chair tendre de l’intérieur de ma bouche et serre, fort, jusqu’à ce que le goût du sang imbibe mes papilles gustatives. Ça aussi ça fait mal mais c’est pas la même douleur, c’est juste physique, c’est en surface seulement. Je sais le gérer, ça m’aide à juguler le maelstrom explosif qui se joue dans ma poitrine. Moi aussi, je crois que j’ai envie de le frapper, de lui faire ravaler ces mots qu’il n’aurait jamais du avoir envers moi, de me défendre contre lui. Mais même si je le cognais assez fort pour qu’il le retire… je les aurais quand même entendus et je suis pas certain ni de pouvoir pardonner ni d’oublier. Le souvenir de ces retrouvailles désastreuses restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Je me détourne en silence, pour une fois je n’ai rien à dire, aucune ânerie pour me sortir de là. Y’a rien à dire. Je peux pas me défendre, pas maintenant, pas comme ça. C’est trop soudain, je m’y attendais pas, alors je me ferme comme une huître pour protéger celui que je suis et que j’ai fait l’erreur de laisser démuni face à Owen ce matin. Excès de confiance en lui et en moi, je paye mon audace.

L’appartement est petit, je le précède dans le couloir, pousse tour à tour la porte de la salle de bain, encore humide où flotte mon parfum, la salle de musculation dont la fenêtre ouverte nous envoie un léger courant d’air. J’abandonne Owen pour refermer le battant et ressort, prudent quand je passe devant lui, prenant garde à ne pas le toucher, même par inadvertance. Y’a pas grand-chose à dire, la visite se fait sans commentaire, il est pas con au point de confondre des chiottes et une buanderie. J’ai pas la tête à trouver des blagues débiles pour égayer le tout. Il ne reste que la chambre dans laquelle je ne pénètre pas et que je me contente de contempler en silence. Seul mon côté du lit, près de la fenêtre est défait, le drap retroussé et mon coussin de travers. Je lui ai laissé sa place, du côté de la porte, comme quand on était gosse. C’est comme s’il me poignardait à nouveau.

« Ça me débecte. »

Nous allons dormir dans ce lit nous y… toucher, fatalement, même si mon contact semble le répugner au plus haut point, l’Incontestable est intransigeant. J’ai un peu du mal à respirer, pris à la gorge par toutes les implications qui découlent de nos retrouvailles. Je me sens petit, nu et dégoûtant. Indésirable. C’est où ma place ? Dans ce lit, à poil, à feindre un dégoût et une indifférence que je suis loin de ressentir, à faire semblant que je ne suis pas soulagé de le retrouver aujourd’hui. C’est ce qu’il attend de moi, deux inconnus dont le tracé ne se croisent que ponctuellement, au rythme imposé par nos devoirs conjugaux ? Je peux pas. Cette certitude me frappe avec toute la force de l’évidence. Je pourrais pas faire comme mes parents. Soudain, c’est trop, même pour moi. Blême, je recule, manque de rentrer dans Owen et m’esquive dans le salon. J’ai besoin d’air, sinon je vais exploser, mes mains tremblent d’hors et déjà. Dans le carton éventré qui trône près du canapé je trouve un débardeur et un jogging gris sans doute hors de prix, estampillé d’une marque quelconque. J’enfile les deux rapidement et saisit le paquet dans mes bras.

- T’as qu’à t’mettre à l’aise, je jette à la volée en passant près de lui sans oser le regarder de peur qu’il ne lise dans mes yeux ce que je m’efforce maladroitement de cacher. Je referme la porte de la chambre derrière moi et lâche le carton devant mon armoire. Lentement, avec un soin qui ne me ressemble pas, j’entreprends de plier et de ranger mes vêtements.
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Voir le profil de l'utilisateur Mar 31 Oct - 19:14

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Mes mots frappent encore mon ancien meilleur ami. Il n’est désormais plus qu’un inconnu, un homme à abattre. Je ressemble presque à un animal sauvage qui ne reconnaîtrait plus une vieille connaissance, et qui ferait tout pour le renvoyer de son territoire. Seulement, cet endroit n’est ni mon territoire, ni un lieu où je pourrais me sentir bien. Il est trop aseptisé, vide d’une certaine aura qui me détendait dans mon ancien petit studio. Désormais laissé aux mains des promoteurs immobiliers. Ou alors, est-ce parce qu’il ne se trouvait pas loin d’un bar ? Et que je pouvais facilement m’y rendre de temps en temps, afin de noyer mon esprit dans l’alcool ? Qui sait. Pour l’heure, je me contente de cracher mon venin sans une seule seconde, me demander ce que cela peut faire au blond. Quoi que, je suis conscient que je le fais souffrir. Je suis, en vérité, en recherche de la moindre plaie à ouvrir, de la moindre cicatrice que je pourrais laisser dans sa mémoire. Je sais qu’il ne doit plus me reconnaître et vu la surprise qu’il a eu en me revoyant pour la première fois depuis longtemps, je pense qu’il espérait que tout redeviendrait comme avant. Seulement, il a dix ans de retard et nous nous sommes séparés il y a trop longtemps pour que nos retrouvailles soient joyeuses. De mon côté, il ne reste plus que l’amertume. Au fond de moi, je crois que j’aurais voulu faire des efforts. Forcer le sourire et m’obliger à l’accueillir comme un vieux pote.

Hélas, je suis incapable de mentir. Trop franc du collier pour le bien des autres, je suis incapable de feindre quoi que ce soit. Ma colère et ma tristesse sont authentiques. Je n’y peux rien. Le poids des années et ma connaissance quasi parfaite de l’homme qui, je le croyais gamin, ferait à jamais partie intégrante de mon existence, font que je sais parfaitement comment le blesser. Et j’ai honte d’être capable d’arriver à un tel exploit. De n’avoir même pas besoin de mes poings pour le briser. Je sais que mes mots lui sont bien plus douloureux que n’importe quel coup. Je le sais et je m’en sers, encore et encore, sans me lasser. Du moins, c’est ce que je laisse entrevoir. Car, intérieurement, la vérité est toute autre. Je me déteste autant que je le hais lui. Pourtant, il n’est en rien responsable de son départ. Dans une engueulade, il y a toujours deux fautifs. Je suis tout autant coupable de nos échanges de lettres rompus et de ne lui avoir jamais demandé de lui rendre visite en Grèce. Je crois que, aussi idiot que cela puisse paraître, j’ai considéré qu’à partir du moment où il quittait le Japon, notre amitié ne signifiait plus rien.

Il s’en est allé à un instant où je n’avais pas la force de me battre seul, bien que je n’en ai jamais eu la force, et où la solitude s’est emparée de moi. Son père n’aurait pas pu choisir plus mauvaise occasion. Et puis, la douleur, le deuil impossible à surmonter, la tristesse de voir mon ami le plus proche s’en aller…Ont fait que j’ai été tout simplement incapable de m’évertuer à conserver ce lien puissant que nous avions créé. Je n’étais pas assez fort et plus assez déterminé. J’ai souffert de cette « rupture », j’ai pleuré, en secret, le départ de Thalie. Mes larmes se sont mêlées aux sanglots torrentiels du décès de Miles et…J’ai finis par baisser les bras. Bien trop lâche pour poursuivre. Et je suppose que Thalie, voyant que j’abandonnais tout effort, en a fait de même. Construction logique, défilement compréhensible de deux chemins qui se séparent. Je ne devrais pas lui en vouloir et pourtant…Pourtant…Je suis en colère contre lui. Parce qu’inconsciemment, je lui en veux de ne pas s’être battu pour lui et pour moi. Parce que j’ai toujours su au fond de moi que j’étais plus faible que je ne voulais le dire…Et que j’avais besoin que l’on mène mes combats à ma place. Même si je semble fort aujourd’hui, tout cela n’est dissimulé que par ma grande gueule et ma rage. Proie déguisée en prédateur. Crocs et griffes factices.

Thalie fini par me tourner le dos. Il dissimule du mieux qu’il peut, la souffrance que je lui ai causée. Sans un mot de plus de sa part, ni de la mienne, je le suis dans le petit couloir qui mène aux autres pièces de la maison. A gauche, trois portes : salle de bain, salle de sport, toilettes. Simple. J’avais des pièces similaires dans mon ancien appart’, du moins…Je n’avais pas de pièce supplémentaire pour m’entraîner. Thalie se faufile le plus loin possible de moi, faisant tout pour ne pas me toucher. Que ce soit volontairement ou involontairement. Je note que mes mises en garde ont fonctionnées. Seulement, cela est loin de me satisfaire. Intérieurement, je ressens comme quelque chose de froid m’envahir. Il ouvre la porte de la chambre et me montre le lieu où nous nous endormirons chaque soir. A supposer que l’on trouve le sommeil.

Je remarque immédiatement qu’il a pris le côté de la fenêtre et qu’il m’a laissé la partie la plus proche de la porte. Intentionnellement ou est-ce tout simplement un vieux réflexe qu’il a pris depuis que nous nous connaissons ? Je ne le saurais probablement jamais. Je ne franchis pas le pas de la porte. Je reste immobile, dans le couloir, à observer la pièce. Je ne prête pas attention à Thalie et laisse mes pensées défiler, surtout tournées sur tous les devoirs que nous allons accomplir dès ce soir. Et puis soudain, je sens le blond s’agiter près de moi. Immédiatement, je jette un regard vers lui et j’ai tout juste le temps de remarquer qu’il est devenu blême et qu’il disparait dans le salon. Il revient quelques minutes plus tard avec un carton et s’engouffre dans la chambre sans me jeter un regard, il ne me dit que quelques mots.


« T’as qu’à t’mettre à l’aise. »


Sa voix est étrange. Je m’en aperçois et laisse la porte se refermer sur moi. Je ne pense pas tout de suite à son attitude. La seule chose qui reste dans mon esprit, c’est l’intonation de sa voix. C’est là que mes mots me frappent en pleine figure et m’ébranlent. J’ai été le pire des connards et je ne lui ai même pas donné une seule explication pour qu’il comprenne mon comportement. Je suis resté fermé comme une huitre et lui ai jeté la pierre. Je l’ai considéré comme étant seul fautif de notre lien coupé. Lien qui en vérité, n’est coupé que de mon côté, car du sien, il semble parfaitement intact. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Mon deuil. Cette épreuve que j’ai toujours été foutrement incapable de surmonter et que je traine depuis mes dix ans, comme un boulet. Je garde ma souffrance au plus profond de moi, je la laisse me bouffer et ne la laisse jamais sortir. Incapable et trop pudique. J’inspire profondément et clos les paupières, me remémorant le visage juvénile de mon ancien meilleur ami et celui qu’il arbore désormais. Si je reste sincère avec moi-même…Je peux dire sans mal qu’il m’a vraiment manqué.

Après avoir relu toutes les lettres qu’il m’a envoyé, et la colère que je ressens à l’idée qu’il ait pu me laisser…Je sais que je tiens encore à lui. Si je ne ressentais plus aucune affection à son égard, son existence me serait des plus indifférentes. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Et le remord me bouffe déjà, alors que j’observe maintenant la porte close, seule séparation existante entre nous deux. Je ne sais plus quoi faire. Je me retrouve dans ce couloir, comme un gros con, trop fier pour revenir sur mes paroles…Assez intelligent pour ne pas le blesser encore plus. Les minutes défilent et je reste immobile, planté sur mes jambes. Et puis finalement, je tourne les talons et me dirige vers la porte d'entrée. Je l'ouvre à la volée et monte sur ma moto. Je préfère quitter les lieux pour le moment, aller chercher le reste quelques unes de mes affaires. Je remarque la bagnole de Thalie. Il faudra qu'il m'accompagne pour prendre les plus gros cartons. Je vais surtout encore prendre des conneries : vêtements, babioles. Je prends surtout la fuite, je dois me vider l'esprit, respirer. Revoir un type que j'avais oublié, c'est trop dur.

Les heures passent et je reste bloqué dans mon appart'. Je prends le temps de décompresser en restant flanqué sur mon canapé durant deux bonnes heures. Les yeux rivés sur le sol, je tente de faire le vide dans mon esprit, mais l'idée que j'ai désormais un nouveau chez moi, avec Thalie qui m'attend me fiche une terreur monstre. J'suis dégoûté et déstabilisé. J'décide de fermer ma gueule. Insulter le blond encore et encore ne me fera que de tourner en rond. Il n'y a plus rien à dire entre nous deux. Nous nous sommes déjà tout dit, sinon, on aurait pas coupé les ponts. Et j'reste bloqué sur cette idée qu'il n'a pas cherché à me revoir, autant que moi, j'ai finis par virer son adresse de mon carnet. C'est comme ça. J'suis assez gentil pour lui éviter de nouvelles douleurs et surtout, pas assez con pour le faire souffrir. J'peux pas m'acharner inutilement. J'préfère lui donner ma froideur, c'est comme ça que je gère tous mes conflits d'toute manière. Finalement, j'ai pris mon ordinateur portable et l'ai fourré dans sa housse protectrice. J'ai pris quelques livres et j'suis resté comme un con devant mon paquet d'cigarettes. J'me suis promis d'arrêter cette merde qui encrasse mes poumons, alors que j'suis un accro à la course. J'dois fumer une cigarette tous les trente six du mois. Mais, j'juge que la situation en vaut la peine et je fini par m'en allumer une. Je prends encore quelques vêtements et termine. Assis sur les marches des escaliers, je savoure la nicotine. Dégoûté de sentir la fumée s'infiltrer dans mes bronches, mais appréciant l'effet de la nicotine. Ça m'détend, pour un temps. Ça m'permet d'affronter cette toute nouvelle situation qui m'fout les jetons. Je retourne dans mon nouvelle appartement. Je gare ma moto près du portail et m'engouffre dans le salon. Je trouve Thalie assit à bouffer son sandwich. Je dépose mon sac et verrouille mon regard sur lui. Je suis incapable de lui présenter mes excuses.


« Il m'faut une bagnole pour aller chercher l'reste de mes affaires. Tu peux m'filer les clés ? j'l'encastrerai pas.»
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Je reconnais sans peine le claquement métallique de la porte d’entrée. Le son gras du mécanisme flambant neuf, parfaitement huilé, me parvient jusque dans la chambre où je suis agenouillé, occupé à disposer mes caleçons dans un tiroir. Nous avons été incapables de nous côtoyer plus d’une petite demi-heure sans éprouver, autant l’un que l’autre, l’irrépressible besoin de déjà nous séparer. Une chape de plomb s’abat sur moi et je m’affaisse lentement, tête et épaules rentrées. Le dos contre le rebord du matelas je ferme les paupières et prend une profonde inspiration au creux de mes mains. Notre quotidien sera-t-il toujours placé sous le signe du ressentiment et de la colère ? Mes yeux me piquent derrière la barrière de mes cils. Je ne veux pas avoir à me protéger d’Owen comme je me protège de mon père. Il m’a appelé, encore. Si je ne crache pas le morceau, il ne lui faudra surement pas plus de quelques jours pour apprendre que mon mari est un homme, peut-être même qu’il se souviendra que nous étions au jardin d’enfant ensemble. La douceur de ce souvenir me prend à la gorge, Owen et moi, assis sur un banc, ma tête posée contre son épaule en attendant que ses parents viennent le chercher à la sortie de l’école. Je veux repartir à cette époque où il adoucissait mon quotidien et où je pouvais m’enorgueillir de faire fleurir des sourires sur son visage boudeur.

Il me faut un moment avant que je me décide à quitter ma posture, prostré. C’est pas dans mes habitudes de me laisser abattre, ni atteindre de cette façon. Je vais simplement devoir réapprendre à le comprendre et … à me protéger du venin dont il dispose si je ne veux pas lui laisser le loisir de voir ce qu’il est capable de me faire. Plus facile à dire qu’à faire.

En l’absence du brun je mets à profit mon temps libre pour ranger tout ce qui m’appartient et traîne partout. Je n’ai pas ramené grand-chose, rien que l’essentiel de mes vêtements et mes consoles que je branche sous l’écran LED flambant neuf. Mes jeux forment une ligne nette dans les étagères ouvertes et j’ai encore de la place pour ajouter ceux que je compte acheter. J’y verrais bien quelques figurines mais pour l’instant je n’en possède aucune et je ne suis pas certain qu’Owen apprécie ce genre de chose. Je crois me rappeler qu’il n’a jamais été un grand amateur de manga ni de jeu vidéo mais peut-être qu’il pourrait aimer ? Je me rends compte que je ne le connais pas aussi bien que je le voudrais. En dix ans il a beaucoup changé, sans doute pas uniquement en apparence. Le Owen que j’ai connu ne m’aurait jamais condamné de cette façon.

Toujours un peu abattu mais moins bouleversé qu’à son départ, je me décide enfin à manger mon sandwich, tiédi depuis qu’il traîne sur la table. Owen n’a rien mangé non plus ; celui que je lui avais sorti me fait toujours face. Nouveau pincement au cœur, je me force à avaler ma part malgré mon peu d’appétit. C’est gorgé d’eau, caoutchouteux et pas terrible mais j’ai rien d’autre alors faudra bien faire avec. Les glucides me donnent un petit coup de fouet et je me sens mieux, comme si bouffer effaçait les blessures infligées par mon ex-meilleur pote et actuel mari. J’ai repris du poil de la bête et parvient à ne pas tressaillir quand Owen passe de nouveau la porte. Aimable comme un vigile en sortie de boîte, il jette son sac dans un coin et se tourne vers moi. Mon estomac se contracte quand son regard se verrouille sur le mien et m’épingle avec la même facilité déconcertante que précédemment. Une seconde, j’ai peur qu’il s’y remette, que la diatribe recommence mais en fait il a juste besoin de ma caisse.

Je ne sais pas si je suis soulagé ou furieux qu’il débarque comme ça, comme si de rien n’était pour me demander les clés de ma bagnole. J’ai bien envie de lui rentrer dedans, de lui dire d’aller se faire voir et d’appeler un de ses potes pour le dépanner puisque j’suis à ses yeux rien d’autre qu’un indésirable. Mais j’suis pas comme ça, je suis pas comme lui. Et j’peux pas faire ça quand son image se superpose à celle du môme que j’adorais. Je repousse mon assiette – la laisse traîner sur la table – et descend de mon tabouret pour aller enfiler une paire de socquettes. Mon portable dans la poche, mes clés dans l’autre je le dépasse pour aller enfiler mes Jordans.

- Je vais venir avec toi, elle est pas évidente à conduire, dis-je tranquillement en lui jetant un regard.

Il a pas vraiment le choix. Une Aston Martin se conduit pas comme une 207 et je suis même pas certain qu’Owen arrive à la démarrer correctement. Je le précède dans le couloir et me dirige instinctivement vers les escaliers que je dévale sans précipitation. Dans le garage sous-terrain ma DB11 et sa robe noire matte que j’hésite à repeindre en rouge vif depuis déjà quelques temps. Un bip luxueux nous accueille et je monte côté conducteur.

- Grimpe, je fais à l’intention d’Owen par-dessus le ronronnement caressant du moteur.

En vérité… DB11 ou pas DB11, j’ai envie d’aller avec lui, ma bagnole m’offre juste un prétexte en or.
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••••••••••


Je referme la porte derrière moi et laisse mon sac retomber près de moi. Immédiatement, mon regard glacial se verrouille sur Thalie que j’observe durant de longues secondes. Il a levé le nez dès qu’il m’a vu entrer. J’ignore s’il a tressailli, mais à me porter une telle attention, je comprends qu’il doit sûrement s’attendre à ce que je lui crache de nouveau un peu de mon venin. Compréhensible de sa part après la claque parolière que je lui ai mis plus tôt. Moi aussi, j’aurais déjà levé ma garde depuis longtemps bien que, je ne serais pas resté là à ne rien faire. Je serais rapidement passé à l’attaque et j’aurais tout fait pour mettre mon adversaire hors d’état de nuire. Pour moi, c’est marche ou crève. C’est aussi simple que ça et à voir Thalie s’écraser sous ma rage, je comprends qu’il a choisi la seconde option. Une façon de survivre que je n’assimile pas. Je préfère largement tenir mes ennemis à distance et jouer carte sur table avec eux. Ainsi, je ne suis pas surpris et je sais à quoi m’attendre. Thalie n’adopte pas cette technique et c’est pour ça qu’il m’a été aussi simple de le blesser. Bien que je n’en sois pas fier. Mais en vérité ce qui me surprend, c’est qu’il s’attendait réellement à ce que nos retrouvailles se déroulent bien. Nous avons mutuellement coupé les ponts et généralement, arriver à cette finalité n’est jamais pour de bonnes raisons. Alors, revoir la personne ne devrait pas générer d’espérance de ce type.

Sa façon de voir les choses me dépasse complètement et je reste sur la défensive, ne comprenant pas pourquoi il désire autant que tout redevienne comme avant. Non, décidément. C’est incompréhensible. Quoi qu’il en soit, je lui demande de m’prêter sa voiture. Du moins, j’exige presque. J’ai aussi beaucoup de mal avec la politesse, surtout lorsque c’est avec le mec que je vais devoir troncher au moins une fois toutes les deux semaines. J’espère qu’il me filera les clés et que je pourrais me tirer. Je n’suis pas le genre de mec à mentir pour aller quelque part. Toutefois, l’idée de devoir rassembler le reste de mes affaires est un assez bon prétexte pour me permettre de l’éviter durant plusieurs heures. Je crois aussi ne pas avoir envie de lui jeter encore en pleine face, que l’idée de le côtoyer jusqu’à ma mort me débecte au point de vouloir passer le moins de temps possible avec lui. Quoi que, j’ai quand même fait passer l’information à coup de médisance. Sa réponse ne vient pas. Je reste flanqué sur mes jambes et j’attends qu’il dise quelque chose, n’importe quoi. J’avoue que je m’attends surtout à une insulte bien sentie ou à recevoir son poing en pleine face. C’est ce que j’aurais fait, personnellement. Je me souviens que Thalie était un mec plutôt sanguin et qu’il était toujours là, avec moi, pour défendre Miles. Ce souvenir m’envoie valser au sol avec force. Il ébranle ma stature durant quelques secondes et ma gorge s’assèche.

C’est vrai, putain. C’est vrai que jadis, il répondait toujours présent lorsqu’il s’agissait de casser la gueule de tous les gamins qui se moquaient de mon petit frère. Jamais il ne baissait les bras et ses sourires, ses rires, ses blessures, ses blagues me reviennent en mémoire. La réminiscence des moments passés avec eux traverse mon esprit. Je me souviens de tous ces instants où j’observais Thalie, rigoler à gorge déployée des blagues de mon cadets et des jeux qu’il lui proposait. Je ne le laissais jamais derrière mais, j’étais toujours agréablement surpris de voir que lui aussi, n’hésitait absolument jamais à inviter Miles à partager nos jeux. Il le mêlait complètement à notre groupe, là où d’autres auraient eu tendance à ne pas vouloir avoir un gamin plus jeune traîner dans leurs pattes. J’ai un pincement au cœur en me remémorant tout cela alors que mon regard continue de courir sur la silhouette du blond. Les mâchoires contractées, je finis par détourner les pupilles. Je plante mes ongles dans la paume de ma main et chasse, du mieux que je peux, ces instants passés. Je ne prête pas tout de suite attention au bruissement de tissu que produit Thalie en se levant. Il ne me répond pas encore et disparaît dans la chambre. Il revient quelques secondes plus tard, des socquettes aux pieds et son portable en main. Fronçant les sourcils, je le vois s’approcher de moi et durant un quart de seconde, je me tiens prêt. Prêt à me prendre l’impact, à recevoir sa vengeance. Mais il ne fait rien. Il se contente de me dépasser et de sortir dans la cage d’escalier.


« Je vais venir avec toi, elle est pas évidente à conduire. »



J’inspire profondément et le suis du regard, ne répondant rien. Sa réponse m’emmerde, mais j’aurais dû m’y attendre. La réaction la plus logique aurait été qu’il m’envoie me faire voir. J’aurais réagi de la sorte. Cependant, il aurait fallu rêver pour qu’il accepte de filer sa bagnole au type qui vient de l’insulter de tous les noms. Logique. Mais n’empêche que ça m’fait chier quand même. Grinçant des dents, je fourre mes mains dans mes poches et lui emboite le pas, claquant la porte du pied. Je dévale les escaliers à sa suite et entre dans le garage. Les lumières s’allument à notre passage et dévoilent la voiture que je n’ai vu que furtivement en partant tout à l’heure. Il a une putain d’Aston Martin. C’est vrai que c’est un gosse de riche. Ce paramètre m’avait totalement échappé et même lorsque nous étions encore potes, ce n’était pas vraiment l’information à laquelle je m’accordais pour le désigner. Il était surtout mon meilleur pote, ancré en moi. J’observe la bagnole alors qu’il s’engouffre dans l’habitacle, pas tant impressionné que ça. Elle est jolie, elle en jette. Mais les voitures, ça n’a jamais été mon truc. J’suis un gros fan de sport. J’crois bien qu’il n’y a que ça qui puisse me faire bander, et courir après les criminels, bien sûr. Les bagnoles pour moi, c’est secondaire, comme beaucoup de choses.


« Grimpe. »


Je lui jette un regard et m’exécute sans broncher. Ceinture bouclée et le voilà qui démarre. Le moteur ronronne et est plutôt silencieux. Je dois reconnaître que c’est agréable de rouler dans cet engin. Le trajet se fait en silence, seulement ponctué de mes indications pour nous mener au plus vite à mon appartement. Il n’est en vérité, pas si loin de notre nouveau chez-nous. C’est juste long parce que le trafic s’est densifié. En moto, ça paraît plus rapide, étant donné que je peux slalomer entre les voitures. Mais finalement, nous arrivons. Je sors le premier et m’engouffre dans l’immeuble. Je gravis les escaliers et m’arrête devant la porte. Je jette un coup d’œil à Thalie, furtif. J’hésite. J’ai peur de lui montrer mon univers. Et puis, je tourne la clé et présente mon monde, minuscule, mais apaisant, au blond de nouveau entré dans mon sillage.


Plan (sans terrasse/balcon):


Nous pénétrons dans un long couloir qui donne sur deux pièces. La première est une cuisine ouverte toute équipée. Lorsque nous passons devant, je remarque du coin de l’œil que la petite boite noire où j’avais rangé les lettres de Thalie est toujours déversée sur le plan de travail tout de blanc laqué. Immédiatement, je blêmis et sens une boule se former dans ma gorge. Et merde. Je croyais l’avoir virée celle-là, non ? Ou alors, je n’ai pas eu le cran de la jeter. Non, sûrement pas le temps. Je jette un coup d’œil au blond par-dessus mon épaule, dans l’espérance qu’il ne remarque rien et presse le pas. Je passe devant une autre pièce, la salle de bain. Le couloir s’ouvre sur une grande pièce. D’un côté, le salon et de l’autre, séparée par un paravent coulissant, la chambre. Les peintures sont dans des tons gris-blancs. La décoration est sobre, si ce n’est inexistante. Je laisse comprendre à Thalie que le design n’a jamais été mon fort et que cela a constamment été le cadet de mes soucis. Il y a quelques cartons que j’ai déjà fait. J’ai bien avancé mais avec le travail, je n’ai pas encore eu le temps de tout terminer. Cela me coûte, mais Thalie va devoir mettre la main à la patte. Je m’approche du placard et attrape des cartons pliés. J’en lance un au blond, et tant pis s’il ne l’attrape pas et disparaît aussi sec dans la chambre.


« J’pas eu l’temps d’tout finir avec le boulot. On va d’voir s’y mettre à deux, à moins qu’tu veuilles poireauter dans ta bagnole et aller prendre un café. S’tu veux faire ça, file-moi ton numéro et j’t’appellerai une fois terminé. Sinon, occupe-toi du salon, j’fais la piaule. Et laisse la cuisine. »


Plus discret, tu meurs. J’espère qu’il n’approchera pas la cuisine. Je n’ai pas envie qu’il voie que j’ai conservé les lettres et surtout, qu’il ne voit toutes les choses que je garde en secret, dans ma piaule. Le salon, c’est l’endroit le moins dangereux. J’espère qu’il sera assez intelligent pour ne pas foutre les pieds en dehors de ce dernier.

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Voir le profil de l'utilisateur Sam 4 Nov - 23:12
Silence de circonstance pendant le trajet qui nous mène dans un tout autre quartier de Tokyo, moins riche que celui où nous allons désormais habiter. Je me concentre sur la route et sur les barres d’immeubles, grises de pollution, qui bordent l’avenue pour ne pas laisser mes penser dériver trop loin, sur des territoires qui me seront à coup sûr douloureux. Owen est tout aussi silencieux que moi, muré dans un mutisme qui, contrairement à moi, lui ressemble et me parait très familier. Gamin aussi il était comme ça, grognon et muet comme une tombe. Déjà à l’époque il n’avait pas l’habitude de parler pour ne rien dire. Aujourd’hui j’ai la désagréable impression que chaque mot a été scrupuleusement choisi pour faire mouche. Si merdeux je cherchais coute que coute à le faire parler... je m’abstiens, les mains crispées sur le volant. J’ose même pas mettre la radio de peur qu’il m’engueule comme du poisson pourri. Merde. Je me souvenais pas que je m’écraserais autant devant lui. L’époque où je passais mon temps à le défier me manque.

On s’arrête sur le parking d’une résidence un peu moins miteuse que les autres. Ma caisse fermée je suis le grand brun dans la cage d’escalier. Il marche si vite qu’on dirait qu’il cherche à me semer et c’est certainement pas qu’une vue de l’esprit. Cela le fait chier que je sois là, encore, et que je le suive partout jusque dans le havre où il a vécu en mon absence. J’ai le moral dans les chaussettes et me rend compte que dans le sillage d’Owen, j’ai la déprime facile. À chaque seconde passée en sa compagnie je me rends un peu plus compte du gouffre qui nous sépare mais surtout je capte que si je me tiens au bord du précipice, près à me foutre en vrac pour gueuler son nom par dessus l’abysse, Owen marche loin devant, imperturbable. Sans l’Incontestable il m’aurait oublié, complètement. Peut-être même que c’était déjà le cas et que c’est la lettre rose qui lui a rappelé mon existence.  

Non sans une hésitation, il pousse finalement la porte d’un appartement simple, tout en longueur. Dans l’entrée je retire mes baskets et le suit dans le couloir. C’est petit, pas criard pour deux sous mais confortable et pratique, à son image. J’ai le cœur qui se serre. Je devrais pas découvrir ça maintenant. J’aurais du être là. Être là pour le faire emménager et le déménager ensuite, comme maintenant, chez nous. On aurait du boire des bières sur son canapé, s’écrouler de sommeil sur les chaises de sa cuisine. Je me projette partout dans son passé, amer et plein de regret. Je hais un peu plus mon père de nous avoir séparé. Quelques paquets s’entassent déjà dans le séjour mais il reste quelques bibelots qui traînent. Il était pas prêt à partir. J’attrape au vol le carton qu’il me lance et hoche la tête, me rendre utile c’est surement ce qu’il y a de mieux. Quelque part, ça m’met un peu de baume au cœur de voir que je suis quand même le seul ici à l’aider à faire ses bagages. J’ai pas été là avant mais je peux encore me rattraper. Peut-être. En tout cas j’espère.

Je me retrouve seul comme un con, mon carton plié dans les mains, Owen déjà disparu dans sa piaule. J’ai pas le droit de visiter mais le salon c’est déjà pas mal. Il me faut quelques secondes pour rendre au carton sa forme d’origine et je me mets au boulot. Y’a pas grand chose, des bouquins oubliés, un plaid que je plie et dépose au fond de la boîte. Je fais les poches du canapé, trouve un journal, quelques vieux cds. Je mets tout dans le carton. Sur la table basse il y a un paquet de clopes et un briquet, ça je le glisse dans ma poche en me disant qu’il voudra peut-être s’en griller une en partant. Je savais pas qu’il fumait... c’est des Marlboro classiques, le paquet rouge et blanc. Un briquet à la main je me fige. Je sais rien de lui, est-ce qu’il veut toujours être flic ? Aucune idée, peut-être même qu’il l’est déjà. J’voudrais courir droit sur lui et lui demander, lui demander de me raconter tout ce qu’il a fait pendant ces dix dernières années, ça me démange. Au final je glisse juste le Bic dans ma poche et continue de ranger. Un carton et quelques bidules plus tard j’inspecte ce qu’il reste dans la pièce. Rien de ce qu’il emmène : le canapé, la télé et son meuble - vide - les chaises de la salle à manger et sa lampe.

J’ai plus rien à faire et il est toujours dans sa chambre, portes fermées. Je tourne un peu, une main sur la nuque. P-être que je devrais déjà descendre tout ça ? Mais il a pas mon numéro et j’ai pas l’sien. Putain. J’ose pas aller frapper à sa porte. Merde. J’suis con. Il va pas me bouffer, il m’a déjà bouffé et pas dans le sens agréable du terme. J’ose pas. Fais chier. Frustré je finis par gagner du temps en rassemblant les cartons dans l’entrée, ça sera déjà ça de fait que je me dis. Certains sont plus lourds que d’autres mais rien d’insupportable, je me tue pas à la danse pour rien. J’ai presque terminé quand un truc attire mon attention dans la cuisine ouverte. C’est un papier bleu pastel, couvert de petits nuages blancs. Ça me fait un choc et je pose mon carton, comme hypnotisé par  ce bout d’enveloppe, odieusement étalé à ma vue sur le plan de travail.

Ça bat vite dans ma poitrine, y’a cette petite voix qui me siffle que j’suis en train de faire une belle connerie mais j’en tiens pas compte. Je suis loin, perdu dans les vieux souvenirs du jour où j’ai écrit cette lettre. J’avais douze ou treize ans, je m’en souviens parce que c’est une dernière que j’ai écrite. On avait plus d’enveloppes blanches et j’avais rechigné de lui envoyé ce truc de « bébé ». Je la retourne entre mes doigts, reconnait mon écriture ronde et penchée au dos. C’est toutes les lettres que j’ai envoyé. Je suis certain que si je les comptais j’en trouverais autant que j’ai de réponses chez nous, dans l’un des cartons que j’ai pas encore osé défaire. Au début on écrivait beaucoup, puis de moins en moins. J’ai toujours eu la sensation que les réponses d’Owen étaient froides, indifférentes. Peut-être parce que je l’avais embrassé avant de partir. On en avait jamais reparlé, après tout on était deux mômes. Mais j’avais pensé que c’était pour ça, parce qu’il trouvait pas ça normal, en même temps ça l’était pas.

Je repose le courrier, il est pas ouvert, contemple tristement les vestiges de notre amitié en me demandant ce que je suis censé en faire. La poubelle est juste à côté, je suis pas débile au point de pas comprendre pourquoi tout ce bordel traîne ici. Nouveau coup au cœur, mes dents retrouvent la marque que j’ai déjà faite à l’intérieur de ma joue. Quelque chose me dit que je ferais mieux de pas traîner ici, si Owen me choppe là...ça va encore être ma fête. Aussi discrètement que possible je retourne dans l’entrée et arrange ma pile de cartons devant la porte. De retour dans le salon je me laisse tomber dans le canapé, jette un œil à mon portable et attend que mon ancien meilleur pote termine avec sa chambre. Quand il daigne en sortir je lève les yeux vers lui pour proposer :

- T’as encore des trucs à prendre dans la salle de bain ? Sinon je peux déjà commencer à descendre les premiers cartons.

Je mentionne pas la cuisine : je sais qu’il me laissera pas y toucher. J’espère juste qu’il les jettera pas, mes lettres... C’est des trucs auxquels je tiens. Il n’y a pas si longtemps j’ai poussé une gueulante mémorable sur Silas parce qu’il avait manqué de délicatesse avec la boîte où je garde précieusement les réponses d’Owen. Ça me casserait en deux qu’il jette tout ça. Je sais pas si je préférerais pas encore qu’il me hurle un bon coup dessus si ça peut me permettre de tout garder.
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Voir le profil de l'utilisateur Lun 6 Nov - 22:14

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Le panneau coulissant se referme derrière moi et je me retrouve de nouveau seul, dans ma piaule. Ma chambre de petite taille s’étend sous mes yeux et je n’ai soudainement pas la force de rassembler toutes mes affaires dans des cartons. Ce n’est pas tant que je tiens particulièrement à cet appart’, n’importe lequel aurait pu faire l’affaire pour accueillir mes démons. Simplement, j’y ai passé tellement de temps que j’ai fini par m’y sentir à l’aise, en sécurité. Depuis ma troisième année à l’université, je sillonne cet endroit et y évolue à ma manière. Ces murs ont été témoin de mes colères, de mes crises, de mes larmes, de mes souffrances. Ils sont plus marqués que n’importe quel autre et au fond, j’ai un peu de mal à devoir le laisser à d’autres locataires. Cela signifie surtout que je n’aurais plus d’autre lieu à moi seul pour fuir Thalie, ce mariage clownesque et nulle part où me réfugier. Je ne veux pas me sentir à l’aise dans cet appart’, moi qui n’ai jamais vécu que seul. Je ne désire pas avoir une constante compagnie et devoir accomplir des devoirs tous plus écœurants les uns que les autres. Je ne suis tout simplement pas prêt et j’ignore si je l’aurais été un jour. Je sais ce que vivre en communauté signifie, outre le mariage. Cela veut dire que Thalie sera toujours témoin de mes craquages, de mes instants de souffrance et de colère.

Et bien sûr, tel que je me souviens de lui, il sera incapable de fermer sa gueule. Il voudra forcément savoir ce qui me tourmente. Evidemment, je n’ouvrirais pas la bouche. Je resterai hermétique, seulement, rien que l’idée de savoir qu’il pourrait essayer de creuser dans les abysses de mon âme pour y trouver les réponses qu’il cherchera, m’agace. Je suis trop attaché à ma solitude pour vouloir la délaisser aussi facilement. Jadis, je n’étais pas vraiment le type à rester sans cesse seul. Bien sûr, je n’étais pas comme Thalie ou Miles à courir vers toutes les nouvelles personnes que je pouvais rencontrer. Mais il faut dire que j’avais quelques potes et que j’étais un peu plus enjoué que maintenant. Seulement, avec le départ de Thalie et surtout, la mort de mon cadet…J’ai tout simplement perdu tous mes potes qui n’étaient très certainement pas prêts à voir leur ami se refermer comme une huître et n’avaient pas la patience de m’aider. De toute manière, leur aide, je l’aurais refusée. Encore aujourd’hui, je n’ai repris contact avec personne. Je dois dire que je me complais, comme je peux dans mon cocon. A force, je me suis habitué à aller boire des coups, seul, à rentrer seul, à passer mes soirées, seul. Devant mes parents, j’fais bonne figure. Je leur offre mes rares sourires et continue à admirer ma mère parce qu’elle, réussi tant bien que mal à se sortir de son deuil, tandis que mon père, lui, se noie dans le travail. Tout comme moi. Quoi qu’il en soit, je ne suis absolument pas prêt à quitter ma tour d’ivoire pour me terrer dans un lieu où je ne serais pas tranquille. Cela me terrifie et m’agace.

Je finis par grincer des dents et soupirer, détachant mon dos du panneau noir et coulissant. Je m’approche de l’armoire et l’ouvre, récupérant toutes mes affaires. Mon style vestimentaire est assez classique. Lorsque je ne porte pas de costume pour le boulot, j’enfile des jeans et des t-shirts. Cette partie du rangement ne me prend pas longtemps, étant donné que je n’ai pas beaucoup de vêtements et je referme mes deux cartons. J’en attrape un troisième qui est déplié et y range mes livres et mes magazines de sport. Aucun se rapportant sur le sexe que ce soit gay ou hétéro. Je range mes CDs aussi, et m’approche de la table de nuit. Je m’arrête et garde les yeux rivés sur le tiroir en déglutissant. Je n’ouvre que très rarement ce compartiment, que lorsque je suis au plus mal et que l’anniversaire de Miles approche. Il est mort le jour de sa célébration et je n’ai donc, jamais pu lui offrir son cadeau, qui est resté encore emballé et en ma possession. Je me souviens que j’avais décidé de lui payer une console portable. Il ne cessait de m’en parler et de me dire tous les jeux qu’il allait acheter. J’y avais mis toutes mes économies et hélas…Il ne l’a jamais vu. Je serre les dents et ouvre brutalement le tiroir. Il y a peu de choses. Une photo, le paquet cadeau et un dessin. C’est tout. Trois uniques souvenirs de Miles que j’ai emporté avec moi et qui terminerons très certainement dans ma tombe. J’attrape le dessin et l’observe rapidement. Rien de bien fou, si ce n’est Miles et moi. Lui en tenue de cosmonaute, le métier qu’il rêvait de faire et moi, en flic. Les proportions sont plutôt bonnes. Il avait un certain talent pour le dessin et je suis sûr qu’il aurait aussi pu faire carrière dans ce métier. Mais lui, tout ce qui l’a toujours intéressé, c’est de toucher les étoiles. Hélas, il les a touchées trop tôt…

Je range soigneusement le dessin et en fait de même pour le paquet cadeau avant d’attraper le cadre photo que je prends le temps d’observer, un léger sourire aux lèvres. Il s’agit d’un cliché pris par mon père durant des vacances à la plage. Je suis penché et ai un bras autour des épaules de mon cadet. Il a une crêpe au nutella dans la main et la bouche bordée de chocolat. Il adorait les crêpes, et surtout lorsqu’il pouvait les noyer de chocolat. Un tuba sur la tête, il est tout sourire et j’ai aussi un immense sourire, plutôt rare sur ma face ces temps-ci. J’ai une bouée requin sous le bras et me préparait à aller la tester dans l’eau avec Miles. C’étaient nos dernières vacances à la mer et ça avait été les meilleures de toute ma vie. Je sens soudainement des larmes rouler sur mes joues et je serre le poing, passant rapidement mon bras sur mes yeux pour les essuyer. Je déglutis, essayant de faire disparaître la grosse boule qui s’est formée dans ma gorge et referme mes cartons. Je termine de vider ma piaule et me retrouve avec trois cartons. J’inspire profondément et fini par ressortir, espérant que ma gueule ne montre pas que j’ai chialé. En sortant, je trouve Thalie sur le canapé. Il ne me semble pas super à l’aise. Il n’est même pas renfoncé contre le dossier, on dirait qu’il est surtout prêt à se lever. Je lui jette un regard, les cartons dans les bras et vais les poser dans l’entrée, ne l’écoutant que d’une oreille.


« T’as encore des trucs à prendre dans la salle de bain ? Sinon, je peux déjà commencer à descendre les premiers cartons. »


Je reviens dans le salon et glisse mes mains dans mes poches, dardant mon regard dans le blond qui émet une bonne idée. Ainsi en son absence, je pourrais m’occuper de la cuisine et enfin, jeter ces stupides lettres qui prennent la poussière depuis des lustres.


« La salle de bain, c’est fait. Descend les premiers cartons, j’vais m’occuper d’la cuisine pendant c’temps-là. »


Je le laisse emprunter le couloir en premier et le suit. Je l’observe attraper un carton et lui tend les clés, avant de refermer la porte derrière lui. J’entre ensuite dans la cuisine et me dirige immédiatement vers les lettres. Je les observe vaguement, me souvenant très bien combien il y en a. Et sachant aussi que le nombre de réponses de Thalie est bien plus élevé que le mien. Et je sais pourquoi, je sais pour quelles raisons j’ai fini par ne plus répondre. A la mort de Miles, j’ai été si dévasté que je n’ai plus eu le courage de lui écrire. Au début, ce fut simple. Je répondais de manière monotone, taisait ma douleur. Seulement, petit à petit, c’est devenu de plus en plus difficile, de plus en plus dur. Je n’avais plus rien à raconter, je ne pouvais plus. Je pensais beaucoup trop à Miles, je me sentais trop seul, mon meilleur ami était à des milliers de kilomètres de moi. Je me sentais abandonné par la vie. J’avais perdu les deux êtres chers à mon existence et je ne parvenais plus à sortir la tête de l’eau. Je subissais le regard de mes camarades, ceux de mes professeurs, leur compassion qui alourdissait ma peine et la rendait impossible à contenir. J’ai eu la sensation de me retrouver seul, au bord d’un gouffre sans fond et d’être poussé dans le vide. Je ne suis jamais parvenu à trouver de prise à laquelle me raccrocher. J’ai continué de tomber et j’ignorais la douleur grâce au sport et aux études. Encore aujourd’hui, je sais que cela n’a pas cicatrisé, je porte encore en moi, la géhenne de toutes ces années. J’ai fini par ne plus avoir envie de répondre à Thalie, par me terrer dans les ténèbres. Je ne l’explique pas, cela s’est fait brusquement et je ne répondais plus à ses dernières lettres. Je les lisais de plus en plus tard et la dernière est encore là, sous mes yeux, close.  Les yeux rivés sur la boite, j’attrape les enveloppes et les range à l’intérieur, je la referme ensuite et m’approche de la poubelle.

Sans hésitation, je jette le tout et referme le couvercle. Puis, je me détourne de la poubelle et commence à faire un énième carton, concentré dans ma tâche autant que possible. Ces lettres ne me sont plus d’aucune utilité, je ne les ait relues que parce que Thalie s’est rappelé à mon souvenir. Sinon, le reste du temps, elles pourrissaient dans une boite. Je ne vois pas pourquoi je devrais encore les garder. Ouais, elles sont bien mieux dans une déchèterie, cela ne fait pas de doute. C’est inutile de me morfondre pour de simples bouts de papiers écrit par un gosse que j’ai oublié. Je continue de ramener les cartons dans le couloir et fini par les descendre un à un, les rangeant dans le coffre de l’Austin Martin en espérant qu’il sera assez grand. Une fois terminé, je remonte pour aller chercher ma veste. Je l’attrape et m’arrête soudainement devant la cuisine. Impossible de faire faire un pas et de quitter définitivement mon appartement. Je bloque. Serrant les dents, je finis par m’approcher de la poubelle en inspirant. Pourquoi est-ce que l’idée de les jeter me dérange encore ?

Elles sont bien au fond de ce sac plastique. Si je les laisse, elles seront emportées par les éboueurs et recyclées, brûlées, perdues à jamais. Je n’ai pas à m’embarrasser de bouts de papier qui ne signifient plus rien pour moi…Putain ! Je finis par retirer le couvercle et attraper les lettres, délaissant la boite à chaussure. Je récupère toutes les enveloppes et attrape un sachet plastique dans lequel je fourre ces correspondances de malheur. Et puis, finalement, je quitte mon appartement, pour ne plus jamais y revenir. Je grimpe dans la bagnole et souffle sèchement au blond qu’on peut y aller. Durant le trajet du retour, je ne dis rien, gardant les yeux rivés sur le paysage. Et une fois arrivé et les cartons déchargés, je prends les trois qui renferment mes vêtements et m’enferme dans la chambre, n’en ressortant que deux heures plus tard. Je ne décroche aucun mot à Thalie et continue de défaire mes cartons, seul et enfermé dans mes pensées. Le sachet plastique, je le fous dans mon tiroir à chaussettes, bien au fond. Je range le dessin, le paquet cadeau et la photo dans ma table de nuit, mettant un magazine de sport par-dessus, et termine enfin de tout déballer. Je range les cartons dépliés, espérant que je les ressortirai bientôt pour quitter cet endroit et rejoint enfin la cuisine avec une fringale monstre. En même temps, il est l’heure de préparer la bouffe.


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Owen sort enfin de sa piaule, après un temps qui m’a paru infini et que j’ai passé à zieuter dans le vide, désœuvré et mal à l’aise. Y’a rien à regarder, rien à toucher. Et même si il y avait eu, j’aurais sans doute pas eu le droit de toucher quoi que ce soit. Une petite télécommande noire traîne sur la table basse et si j’hésite, au final, je n’ose même pas tendre la main pour m’en emparer et lancer une chaîne au hasard. Le brun pourrait bien me tomber sur le coin du bec, sait-on jamais, dès fois que je regarde un programme louche. Ça me frustre. L’inaction ça me va pas, mon genou s’agite, tressaute sur place et quand mon mari débarque, je tapote frénétiquement sur ma cuisse le rythme que j’ai entendu ce matin à la radio. Je suis sur des charbons ardents et lui... lui il a les yeux trop rouges pour que ça soit normal venant de quelqu’un qui a passé quelque chose comme trente-cinq minutes enfermé dans sa chambre.

-Est-ce-... Il me laisse pas le temps d’en placer une, ordonne, exige d’un ton impérieux qui, malgré sa mauvaise tête, me fait froncer les sourcils.

J’suis pas un chien. Et même si sur le papier c’est écrit « Thalíe Hamilton » ça serait bien qu’il l’oublie pas. Depuis qu’il est arrivé, soit à peine quelques heures, je le laisse me traiter comme un moins que rien et pire, j’accoure comme un gentil retriever en mal d’affection. Pis une fois de plus je la ferme, parce qu’il une sale tête et qu’c’est surement la meilleure des choses à faire. Moi aussi je pourrais le tacler, taper là où fait mal mais je suis pas comme ça alors l’amertume, je la ravale, la cache derrière une ébauche de sourire. Oui, comme ça c’est mieux. Pour lui, pour moi.

Deux cartons sous le bras, les clés dans l’autre main je m’engage dans le couloir pour rejoindre le sous-sol et ma caisse. Le retour se fait tout aussi silencieusement et pesamment qu’à l’allée. Cette fois je résiste pas et presse au hasard le bouton d’une des radios que j’ai enregistré. Ça grésille, merde, j’ai toujours les stations grecques et Owen n’a pas l’air décidé à m’aider pour en chopper une fréquence japonaise manuellement. Alors c’est le commentateur du trafic routier qui, entre deux éloges de l’Incontestable, meuble le silence. Est-ce que l’algorithme est vraiment fiable ? Quand je nous vois, plantés l’un à côté de l’autre, pas foutus de se dire un mot, je me pose réellement la question. Avant mon mariage, ça m’avait jamais effleuré.

Il fait beau mais je préfère ranger l’Aston dans le grand garage de la résidence, place 59, c’est celle qu’on m’a attribuée, à côté de la 60 où est posée une moto rutilante que je suppose être celle d’Owen parce qu’elle n’était pas là hier soir et qu’elle termine la rangée. Cette fois, on opte pour l’ascenseur, y’a un peu trop de marches et un peu trop de cartons pour tout remonter à la main. J’espérais que le retour dans nos murs adoucirait un peu l’humeur massacrante du brun qui m’accompagne mais de toute évidence... je me suis lourdement planté. J’ai a peine le temps de refermer le battant blindé et d’enclencher le système de verrouillage qu’il s’est barré dans la chambre. Notre chambre même si le message est clair : j’ai plutôt pas intérêt de m’y rendre pour le moment.

D’un coup, ça me prend à la gorge et moi qui suis pourtant un modèle de joie de vivre, je me retrouve à plat pour la deuxième fois de la journée. Je me sens seul, triste, devant les ruines de notre amitié, désemparé par les travaux herculéens qui seront nécessaires pour reconstruire quoi que ce soit avec Owen. Je me laisse tomber dans le canapé avec le sentiment que même pour moi, l’ampleur de la tâche est insurmontable. Est-ce qu'il les as jeté, mes lettres ? J’ai la gorge serrée et le bide pas vraiment en meilleur état. C’est comme si j’avais pas le droit d’être là, pas juste ici, dans cet appartement, dans ce pays, mais dans sa vie à lui. Comme si cela aurait été préférable que je revienne pas jamais, qu’un gouffre m’engloutisse et ne me fasse disparaître de son univers. Et ça me fait mal.

Ça fait mal parce qu’il a longtemps été le mien, d’univers.
Et que j’aurais donné beaucoup pour lui redonner la pièce qui avait été la sienne.

J’ai une conscience accru du temps qui passe, moi qui déteste rester inactif et ne supporte pas l’attente. Cent-vingt sept minutes exactement ce sont écoulés depuis qu’il est rentré dans la chambre. J’ai eu le temps de déballer mes cartons restant, deux d’entre eux attendent dans le couloir : c’est des trucs qui iront dans la piaule, les autre s’entassent près de l’entrée, vides. J’ai commandé de quoi remplir les placards sur mon téléphone, on devrait être livré dès lundi matin. J’ai pris ce qui pour moi est essentiel : du lait, du poulet et des conneries à bouffer. Et puis un pack de bière, parce que sait-on jamais, il n’en reste que deux ou trois dans le frigo. J’ai toujours pas appelé mon père, par contre j’ai fait un SMS à Silas : j’ai eu peur qu’il se mette à harceler les flics. J’appuie sur la touche « envoyer » quand Owen sort enfin.

Toujours pas un regard.
Toujours pas un mot.

Il trace droit sur la cuisine et j’échappe un soupire en me levant. Quand je me tourne vers lui, j’ai récupéré mon habituel rictus et m’approche du plan de travail pour me hisser sur un tabouret. Il fouine dans les placards, sans doute à la recherche d’un truc à bouffer.

- Je peux... t’aider ? Je propose, presque timidement quand je le vois en train de sortir une casserole flambante neuve. Ça pourrait être l’activité du jour, je me sens obligé de justifier en croisant son regard polaire, pointant du bout de l’index le moniteur incrusté dans le mur de droite, jouxtant le frigo.

On doit encore faire une activité commune, manger ensemble, dormir ensemble et... s’embrasser comme nous le signale les petites lignes orangées. Faire la bouffe à deux c’est encore le plus facile et à moins qu’il veuille de mes sandwichs Sodebo... y’a rien de prêt. En arrivant j’ai vu des paquets de riz dans le placard mais j’en ai pas encore ouvert un seul, en bonne feignasse que je suis. Je préfère me faire livrer. C’est plus rapide et plus pratique. Je serais incapable de me faire un plat de riz sans lire la notice.
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Voir le profil de l'utilisateur Jeu 9 Nov - 21:17

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••••••••••


Je claque la porte derrière moi et sort enfin de la chambre, ayant terminé le rangement de mes affaires. Il ne me reste plus que trois cartons. Dans les deux, se trouvent mes libres et diverses choses que je rangerai plus tard, dans la soirée. Dans le dernier, j’y ai mis mes affaires de toilette et dans un sac fraîcheur, ce qui restait dans le frigo : crème fraîche, mayonnaise, ketchup steaks et escalopes. Je me saisis du carton et le dépose sur le plan de travail qui sert de séparation entre la cuisine et le salon, mais aussi de « bar » sur lequel nous pouvons manger. J’ouvre çà et là les tiroirs, à la recherche d’un couteau et en trouve enfin un au bout du quatrième. J’attrape l’objet et trace une ligne dans le scotch marron, sur toute la longueur du carton afin de l’ouvrir et en sorte finalement le sac fraîcheur. Au bout de plusieurs minutes, j’ai terminé de ranger son contenu et peut enfin me mettre à la préparation du repas. Bien évidemment, je dois penser à faire une seconde assiette à mon ex meilleur ami avec lequel je réside désormais. Je me positionne derrière les fourneaux et ouvre le placard qui se trouve au-dessus de la gazinière. Je découvre les casseroles flambant neuves, généreusement données par l’Incontestable qui est tout de même parvenu à me trouver une moitié. Je m’en empare et la remplie d’eau jusqu’au milieu avant de la disposer sur la plaque. Je m’apprête à me mettre en quête du gros sel, dans l’idée de faire chauffer du riz que j’ai entre-aperçu dans un placard lorsque la présence de Thalie se rappelle à moi. Tient, je l’avais presque oublié, celui-là.


« Je peux…t’aider ? »


Je me raidis sensiblement en entendant le son de sa voix, encore surpris que je ne sois plus le seul et que c’est lui qui va maintenant partager mon existence. Vie qui était plutôt tranquille lorsque je n’étais accompagné que par ma solitude. Je pouvais pleinement me consacrer à mon travail, au sport et à m’enfiler de temps en temps, des verres d’alcool. Je lui jette un bref coup d’œil en biais, froid et cesse tout mouvement. Quand je me prépare à esquisser un geste de la main pour lui signifier qu’il peut s’abstenir, je remarque que son index pointe le mur à côté du frigo. Immédiatement, je suis son geste du regard, découvrant le moniteur incrusté dans le béton et me crispe légèrement. Je me souviens que à présent que nous sommes époux, nous allons devoir accomplir tout un tas de devoirs : faire une activité ensemble, s’embrasser, dormir ensemble…baiser


« Ça pourrait être l’activité du jour. »


Faible justification de sa part, qui porte pourtant ses fruits. Mon regard électrique revient scruter le sien et je pousse un soupir las, vaincu par les désirs de Mère Patrie.


« Ouais, c’est vrai…P’tain. »


Je me détourne de ses pupilles et ouvre un placard, trouvant finalement le gros sel. J’en verse une petite poignée dans la casserole et met l’eau à bouillir avant de sortir une poêle et de la disposer, elle aussi, sur la gazinière. J’attrape une grande planche à découper et la met sur le plan de travail central puis, sort du frigo, deux belles pièces d’escalopes de dinde. Je les positionne sur la planche en bois et sort deux couteaux de cuisinier qui viennent de chez-moi. Je pointe ce qui pourrait finir par servir d’arme au blond, lui présentant le manche et braque mon regard dans le sien, capitulant.


« J’supporte pas trop d’avoir quelqu’un dans mes pattes lorsque j’cuisine. Mais, tu n’as pas tort. Alors, tu vas découper cette tranche en morceaux. On va faire des escalopes à la crème avec du riz. T’aimes ça, j’espère. Et J’suppose qu’tu veux pas d’entrée ? »


Le blond attrape le couteau. Je n’attends pas très longtemps, étant donné qu’il voulait, à coup sûr, se foutre derrière les fourneaux avec moi. Il ne répond pas à ma question, préférant réfléchir, je crois, et je hausse les épaules. Côtes à côtes, nous découpons la viande en petits cubes sans que je ne prononce une seule autre parole. Comme ça, on ressemble à un couple heureux et aimant qui partage une tranche de vie commune à tous les couples. Seulement, comme beaucoup d’autres de notre espèce, nous sommes des inconnus -connaissances effacées par le passé- qui avons appris il y a quelques jours que nous étions liés par les liens sacrés du mariage. Sacrés seulement dans les yeux de l’Incontestable. Parce qu’en vérité, notre société actuelle a tué l’idée de romantisme. Nous terminons finalement notre entreprise et je rassemble le tout en petit tas, met une noisette de beurre dans la poêle et jette un regard à Thalie qui m’observe encore.


« Verse la viande dans la poêle et touille régulièrement avec la cuillère en bois pour qu’ça n’attache pas. »


Je me désintéresse de son cas et verse le riz dans la casserole, touillant de temps en temps pour que ça n’accroche pas.


« Demain, j’bosse pas. Faudrait qu’on aille faire des courses. A moins qu’tu taffes. »


Est-ce que je devrais lui demander ce qu’il fait dans la vie ? Ou du moins, ce qu’il faisait en Grèce. Je crois qu’il revient tout juste de son paradis. Est-ce que seulement, j’y porte un réel intérêt ? Je grince légèrement des dents en laissant s’échapper un soupir de la barrière de mes lèvres.


« D’ailleurs, tu bosses dans quoi ? »


Instaurer un semblant de communication entre nous-deux, froid, terne…
Enterrer la hache de guerre le temps d’accomplir nos devoirs.
Jouer la mascarade parfaite pour notre Patrie.
Vie de merde, destin de merde où je termine pédale.

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Voir le profil de l'utilisateur Ven 10 Nov - 15:33
Il est pas ravi. Du genre pas ravi du tout, aussi emballé à l’idée de faire quoi que ce soit avec moi que d’aller se taper la tête contre un mur. Je vois bien à sa gueule qu’il crève d’envie de me remballer mais j’ai utilisé mon joker et l’Incontestable le fait plier. Maigre victoire dont le goût me reste en travers de la gorge. On dirait bien que le moniteur est davantage mon allié que ne l’est Owen. Ça me fait chier. On était comme deux frères et maintenant il est attaché à moi, je serais pas surpris de le voir se ronger la patte comme un renard si ça pouvait lui permettre de se tirer. Et en plus... je déteste faire la bouffe.

Je prends sur moi, m’empare du couteau qui pourrait bien me trancher un doigt et obéit docilement au Chef cuistot improvisé. Il aime pas avoir quelqu’un dans ses pattes tout court manifestement, pas juste dans sa cuisine, alors je me colle de l’autre côté du plan de travail, sur un tabouret. Pas d’entrée ça ira bien, de toute façon... sans son sac de courses on aurait rien eu à bouffer hormis des sandwichs racornis. J’hausse les épaules et entreprends de couper en petits carrés la tranche de poulet. C’est gras, gluant et j’ai du mal à pas froncer le nez. Putain ce que c’est chiant. Au bout de dix bonnes minutes qui me valent un regard exaspéré je finis par foutre les petits morceaux dans la poêle. Mine de rien... je suis plutôt fier de m’en être sorti sans me charcuter un doigt ou deux alors je déballe mon plus beau sourire au brun toujours tout grognon alors que je suis près de lui pour me laver les mains.

C’est comme ça qu’on se retrouve côte à côte, gentil petit couple, lui à touiller son riz et moi à gratouiller ma viande pour que ça colle pas. Elle grésille dans le beurre, se teinte peu à peu d’une belle couleur caramel qui me met l’eau à la bouche. Je commence à avoir super faim et j’ai une conscience un peu moins accrue de la tristesse du tableau qu’on forme, lui et moi. On est toujours incapable d’échanger trois mots naturellement et c’est pour cette raison que j’aurais préféré qu’il se taise. Parce que le silence c’était mieux que l’intérêt feint, que le mensonge. Je me revois, môme, assister aux conversations de mes parents dans la salle à manger. Elles étaient aussi vides, criantes de futilité. Elles entretenaient juste l’illusion qu’on était une famille, même pas une famille heureuse, juste une famille tout court. En vérité, c’était juste des petits bouts d’existence, collées de force par l’Incontestable.

Toute trace de joie déserte mon visage. Braqué, j’en oublie pendant quelques secondes de remuer mon plat et je dois me rattraper par quelques mouvements un peu plus brusques pour que rien ne colle. Owen...j’ai peur qu’il soit devenu comme mon père. Insensible, indifférent. Je me mords la lèvre, hésite. Je me balance, perché sur un fil. Ma réponse déterminera la hauteur de ma chute. J’veux pas mentir, j’veux pas lui dire que j’ai un diplôme de management et que je vais bosser avec mon père, parce que c’est pas vrai. J’veux pas faire ça, j’veux pas devenir comme lui. Mais j’veux pas non plus lui dire que moi, ce qui me fait vibrer, c’est de danser. Parce que je supporterais pas le mépris dans ses yeux et à l’heure actuelle, à moins d’être le roi du pétrole...je pense pas qu’il me regardera autrement que comme une crasse sous sa chaussure.

Je repose doucement ma cuillère, les yeux rivés sur le contenu frémissant de la poêle.

- Écoute, Owi-. Owen, si ça t’intéresse pas, je préfère que tu fasses pas semblant. Tu sais que j’ai jamais pu, je compte pas commencer aujourd’hui, même pour toi. Ça sera très bien demain, pour les courses.

Nouveau silence. Je crois qu’il digère ce que je viens de dire. C’est pas contre lui, je suis pas certain qu’il se souvienne de mes parents, on était souvent chez moi mais eux rarement. Faire comme eux... c’est au dessus de mes forces. Alors autant qu’il économise sa précieuse salive. Quelque part, c’est aussi un moyen de me protéger de lui. J’ai assez ramassé aujourd’hui pour ne pas vouloir en remettre une couche.

- T’as... réussi à devenir flic, pas vrai ? Un sourire fragile étire mes lèvres pleines. Moi j’ai envie de savoir, j’ai envie qu’il me dise et j’ai pas besoin de faire comme si. J’ai pas vu de plaque ni rien mais j’ai le sentiment qu’il a réussi. Opiniâtre comme il est je ne vois pas d’autre alternative. J’aimerais avoir sa volonté et me lancer, moi aussi, dans ce qui me plait réellement.
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Voir le profil de l'utilisateur Sam 11 Nov - 16:16

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Le silence s’installe entre nous deux, tandis que chacun s’affaire à sa tâche. Seul le crépitement du beurre, saisit par la chaleur de la poêle accompagne la tranquillité de cet instant. Quiconque aurait une vue extérieure de ce moment, penserait que nous sommes un couple heureux, normal et qui s’apprête à passer une soirée douce, romantique. On pourrait presque croire qu’après ce délicieux repas, on s’affalerait l’un contre l’autre dans le canapé devant un film idiot et amusant. Mais, il n’en est rien car, la vérité est toute autre…Nous ne sommes que deux malchanceux dont les chemins s’entremêlent contre notre volonté, dans l’attente d’une rupture prochaine. Aucun sourire ne fleurit sur nos lèvres, aucune lueur amoureuse n’illumine nos regards. Nous sommes deux piètres comédiens condamnés à jouer la tragi-comédie de notre existence…

Gamin, je croyais réellement que j’aurais moi aussi, un mariage heureux, comme celui de mes parents et de leurs parents avant eux. Je pensais que l’Incontestable me trouverait une magnifique femme, que nous aurions des enfants et que notre vie serait idyllique. Seulement, c’était avant de comprendre que le monde est horriblement cruel et que rien ne se passe jamais comme on l’aurait imaginé. C’était avant de me rendre compte que je ne suis pas fait pour l’amour et qu’être entre les bras de celle qui fait battre mon cœur ne m’arrivera jamais. Tout bonnement parce que je suis incapable de blairer les femmes et que les hommes me dégoûtent tout autant. Je suis encore en train de chercher ma place dans l’univers et la dure réalité se rappelle à moi sous la forme de mon mariage avec mon ancien meilleur ami disparu. Je vois désormais l’envers du décor, ce que vivent des milliers de personnes qui sont obligés d’épouser quelqu’un qu’ils ne supportent pas et ne connaissent même pas. Je découvre l’arrière de cette propagande efficace.

Ma question franchit enfin la barrière de mes lèvres et je jette un regard à Thalie, attendant une réponse qui ne vient pas. En silence, je reporte mon attention sur la casserole, continuant de touiller le riz. Pourquoi sa bouche reste-t-elle close ? Il était chômeur ou quoi ? Est-ce que par hasard, j’aurais posé la question qui fâche ? A moins qu’il me dise qu’il bosse dans une boite de strip-tease où il se travestit, j’vois pas pourquoi il aurait peur de m’le dire. C’est tabou ? Son silence m’inquiète plus qu’autre chose, en vérité. Bien que dans le meilleur des cas je m’attends surtout à ce qu’il m’annonce qu’il bosse dans le domaine de la danse. Je crois me souvenir que gamin, ça le faisait triper et il me harcelait assez avec ça pour que ce soit ancré dans ma mémoire encore aujourd’hui.


« Ecoute, Owi-. Owen, si ça t’intéresse pas, je préfère que tu fasses pas semblant. Tu sais que j’ai jamais pu, je compte pas commencer aujourd’hui, même pour toi. Ça sera très bien demain, pour les courses. »


Sans un mot, je m’immobilise et braque mon regard sur Thalie qui lui, garde les yeux rivés sur la poêle. Le silence reprend sa place, tandis que la viande continue de cuire. Faire semblant…Jamais pu…Comme ses parents, hein ? Il pense que notre mariage sera aussi pourri que celui de ses géniteurs ? Qu’il n’se bille pas, il ne durera pas assez longtemps pour que ça le devienne. Et concernant le fait que cela ne m’intéresse pas, si c’était le cas, j’aurais fermé ma gueule. Je déteste l’hypocrisie, les faux-semblants et je suis toujours le dernier à agir si cela ne me plaît pas. Je joue constamment franc jeu alors, pour ça aussi, il n’a pas à s’en faire. Il saura toujours ce que je pense de lui. Et vu les blessures que je lui ai infligées plus tôt, il devrait le savoir, maintenant. Nan ?


« T’as…réussi à devenir flic, pas vrai ? »


Je tique légèrement à sa question et détourne le regard, désarçonné. Même après toutes ces années, il me connaît toujours aussi bien. Il n’y a quasiment aucune hésitation dans sa voix. Sa demande sonne comme une question rhétorique. Il n’y a qu’une réponse possible, c’est « oui ». Il se souvient d’à quel point je suis déterminé, combien cette carrière me faisait rêver. Il faudrait être con pour croire qu’à 24 ans, j’ai abandonné mon rêve. Et il a raison. Je suis parvenu à devenir flic, et depuis un mois, je découvre cette profession qui nourrissait mon ambition depuis que j’ai l’âge de pouvoir marcher. Et comme espéré, je m’éclate. J’inspire profondément et tend la main vers Thalie, baissant le feu sous la poêle au minimum. Je passe derrière lui et ouvre le frigo, attrapant le pot de crème fraîche que je lui tends. Je le laisse l’attraper et le verser dans la poêle tout en touillant comme précédemment. De mon côté, j’attrape une passoire et la met dans l’évier puis, j’éteins le feu et me saisit de la casserole. Je verse le riz dans la passoire et la secoue pour l’égoutter, restant toujours silencieux. Une fois terminé, je le remets dans la casserole et y ajoute du beurre que je fais fondre afin que cela ne colle pas. Enfin, je lève les yeux vers Thalie, ignorant par où commencer. Pour la première fois, ma répartie est aux abonnés absents. En vérité, pour la première fois depuis aujourd’hui, je cherche mes mots pour ne pas lui faire mal. Est-ce que c’est une évolution à noter dans notre relation ?


« Tu bosses pas dans la danse ? J’aurais pensé qu’t’étais danseur. »



J’ouvre un placard et attrape deux assiettes, puis, deux fourchettes, deux couteaux et deux verres que j’installe sur le bar. Je nous sers de bonnes cuillères de riz et éteint le feu sous la poêle, ajoutant aux condiments, la crème fraîche et la viande mélangée. Puis, je mets tout dans l’évier et attrape le pot de sel que je mets entre les deux assiettes. Je nous sers de l’eau et m’assois sur un tabouret, prêt à manger.


« Et ouais, j’suis flic, d’puis un mois. »


Une lueur de fierté passe dans mon regard et j’entame mon repas, placide.


« J’fais pas dans l’hypocrisie. J’fais jamais rien pour nourrir les faux-semblants. Alors, j’pose jamais d’questions qui ne m’intéressent pas. Tu d’vrais l’savoir, vu qu’tu sembles m’connaître aussi bien et surtout, qu’tu sembles être encore accroché au fait qu’on soit potes. »


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Voir le profil de l'utilisateur Sam 11 Nov - 23:03
Ça m’étonne qu’il se souvienne et encore plus, ça m’étonne qu’il me montre que c’est le cas , qu’il a pas tout oublié, tout gommé de moi. La surprise passe dans mon regard, éclaire le bleu tendre de mes yeux. Qu’il m’ait pensé danseur ça me fait tout bizarre. Tout chaud dans le creux du ventre, là où je le sais capable de me faire si mal. Faire de la danse en professionnel... j’en ai jamais parlé à personne, sauf à lui. Il est pas le premier à me dire qu’il m’aurait vu dans ce milieu ; Silas, Eléné... eux aussi. Mais eux ils m’ont vu me crever devant les miroirs jusqu’à tomber d’épuisement. Gamin, je dansais déjà, mon père était contre, un môme qui danse ça devient forcément une pédale qu’il disait, mais ma mère avait dit oui. Ils avaient pas le temps de s’engueuler pour ça alors moi j’ai eu le droit de continuer mes cours et j’ai jamais lâché. Est-ce que c’est une façon de dire qu’il a cru en moi ? Qu’il m’a cru capable dans le seul domaine où j’ose pas me lancer, où j’ai trop peur de me ramasser pour me jeter dans le vide ? Je crois que sous ma peau hâlée je rosis et je m’empresse de noyer ça dans la crème que je verse dans le poulet.

En tout cas, il me tacle pas. Et ça, ça fait du bien. Il est pas là depuis longtemps mais à cause de ce matin j’suis déjà crispé dès qu’il s’apprête à ouvrir la bouche. Je m’autorise à me détendre un peu, ma bonne humeur habituelle cherche comment reprendre le dessus mais je lui lâche pas totalement la bride. J’ai pas envie de me ramasser et je m’autorise tout juste à tourner la tête pour lui sourire.

- J’le savais, je dis sans cherché à masquer ma fierté.

J’suis fier qu’il ait réussi, qu’il soit aujourd’hui exactement là où il voulait être quand il avait dix piges. Et flic, en vrai, ça lui correspond totalement. Rigide et opiniâtre comme il est... j’aimerais pas lui tomber dessus, à quatre heures du mat, bourré au volant de mon bolide. J’pense qu’il me jette en taule direct. Mari ou pas mari d’ailleurs. Mon sourire s’agrandit ; je m’imagine totalement, l’appeler après une soirée, défoncé, et lui demander de venir me chercher parce que j’veux pas qu’il me foute en taule. Oh merde, c’est certain que ça va arriver et il va clairement me tuer. Ou me mettre une amende au choix. Est-ce qu’il peut m’interpeler pour outrage à agent alors qu’on est marié ? Ça va un peu trop vite dans ma tête mais je me demande... est-ce qu’il a un uniforme ? Putain. Je devrais pas penser à ça. J’ai toujours eu un truc avec les uniformes même si, d’habitude, c’est des gonzesses qui les remplissent - pour mon plus grand plaisir. Mais là, bizarrement, je suis en train de capter que ça me dérangerait pas tant que ça soit un type brun, taillé comme un bloc de deux mètres qui soit dedans. Bordel. En même temps...vaut mieux que je m’y fasse vite, l’Incontestable ne rigole pas du tout avec la fidélité et hétéro ou pas hétéro, à l’instant où nous avons reçu notre lettre, nous étions interdit de rapports avec qui que ce soit.

Heureusement, Owen choisi le parfait moment pour me rappeler à l’ordre avec quelques phrases polaires dont il semble avoir le secret. Un rien perturbé, j’attrape ma fourchette et la retourne, comme si c’était un ustensile étrange, ici, au Japon. Pensif, je chipote un peu dans mon assiette. Décidemment, il a le chic pour m’en faire voir de toutes les couleurs et je passe pas cinq minutes dans le même état d’esprit. D’un côté c’est pas plus mal, il m’occupe le cerveau et pour un hyperactif comme moi, c’est clairement une bonne chose. J’ai à peine eu le temps de trépigner aujourd’hui.

- En fait, je suis pas certain... de te reconnaître, parfois je laisse ça tomber pendant qu’il enfourne une bouchée de riz dans sa bouche, paisible comme les vaches qu’on peut voir paître parfois en campagne. Je l’observe sans toucher à mon plat, je m’attends presque à ce que la réponse s’étale en grosses lettres sur son profil tracé au couteau. Ce matin je l’ai pas reconnu, ni dans la violence de ses mots, ni dans la méchanceté qui sous-tendait chaque phrase. Je pense pas que j’en méritais autant. De quoi on a l’air là ? Assis côte à côte sur nos petits tabourets, face à la cuisinière, lui en train de bouffer et moi perplexe. Amis ou ennemis ? Ça me grignote un peu l’estomac, cette distinction qu’il a bien perçu entre nous, le fait que moi je veux si fort me raccrocher à notre ancienne amitié et que lui s’en détache si aisément. J’envie un peu sa position, perché sur son mur de glace pendant que moi je me débats au milieu de la flotte et des icebergs.

Mais puisqu’il dit que ça l’intéresse je me fais docile et je réponds,
- J’ai un diplôme de gestion mais j’aime pas, je veux pas bosser avec mon père alors en Grèce j’ai lancé un compte Instagram sur le sport qui marche bien. Je suis sponsorisé et la plupart des marques qui me suivaient ont renouvelé leur contrat même avec le déménagement. La danse j’ai gardé en... loisir. Loisir, exutoire, porte de sortie, j’en sais trop rien. J’ai pas envie de lui avouer que je suis trop lâche pour tenter donc je me contente de ça avant de dévorer le contenu de mon assiette. C’est super bon et je mange avec appétit, j’suis presque étonné d’avoir réussi à cuisiner un truc pareil.

- Tu préfères pas les baguettes ? je demande brusquement en piquant un bout de poulet sur la pointe de ma fourchette.
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••••••••••


Regard verrouillé sur Thalie, le temps s’arrête tout autour de moi et plus rien n’existe mise à part lui seul. Je suis immobile et ses derniers mots tournent dans mon esprit indéfiniment sans que je puisse les stopper. Je ne réussis pas à les attraper et à les analyser correctement. Seul réside l’affront qu’il vient de me faire. Un terrible affront qui menace de faire péter le dernier gong qui retient ma rage furieuse. Suis-je seulement sûr d’avoir bien entendu ce qu’il vient de me dire, ou est-ce une fabulation de mon esprit malade qui imagine les derniers jours ? Peut-être que rien de tout cela n’est arrivé et que je suis simplement à moitié mort dans un caniveau, le foie imbibé d’alcool et que je suis en train de faire un coma éthylique. Ce serait l’explication la plus logique et la meilleure qui soit. Tout sauf ce qui est en train de se passer actuellement. J’imagine forcément la situation présente. Ouais, c’est ça. J’imagine tout. J’ai probablement trop bu, c’est tout. Rembobinons. Remontons dans le temps, histoire d’être sûr. Simplement pour m’assurer que mon poing ne va pas terminer dans la face de cet empaffé de blondinet et que je ne vais pas lui briser les os. Une assurance, un moyen de garder sa tête hors du mur.  Nous mangeons, tranquillement. Nous tentons de conserver une entente à peu près correcte tout en pratiquant une activité ensemble, afin que l’Incontestable ne vienne pas nous emmerder. Le repas est bon. Evidemment, c’est le genre de recette qu’il est impossible de rater. Il ne nous reste plus qu’à faire la vaisselle et nous pourrons quitter la cuisine et vaquer à nos occupations respectives. Tout se passe bien, pour le moment.

C’est bancal, mais nous parvenons à garder le bateau sur les flots et ne pas le couler. Mais, pour combien de temps ? Les questions fusent de mon côté, tout en répondant à ses interrogations. J’essaye de rester le moins évasif possible, tout en entrant pas dans les détails. Je veux qu’il comprenne, qu’il voit la limite précise que j’instaure petit à petit. Maris-Inconnus. Nous ne serons proches que lorsque l’Incontestable nous l’imposera. Le reste du temps, nous redeviendrons deux êtres célibataires qui ne se connaissent pas. Au mieux, deux colocataires, au pire, compagnons de cellule. C’est le meilleur que je peux, et que je veux lui accorder. Qu’il ne rêve pas. La situation n’évoluera jamais et, il vaut mieux pour lui et surtout, pour sa vie, qu’elle n’empire pas. Par chance, mon boulot est assez prenant, et je suis assez passionné par ma profession pour que je n’ai pas à passer tout mon temps à la maison. Simplement à me pointer pour les devoirs à accomplir. En vérité, j’espère presque pouvoir être absent le reste du temps. Et dans un monde utopique, je pourrais avoir ma propre baraque et ne venir que pour le baiser, faire une activité avec lui et l’embrasser. Seulement, ce n’est pas aussi simple, n’est-ce pas ? Bordel, que j’envie mes parents où les autres habitants de cette Terre qui ne sont pas contraints de se marier avec un type qu’ils ne peuvent plus blairer.


« J’le savais. »


Le visage de Thalie s’illumine d’un sourire et ça me fait tout drôle, putain. Il a toujours été aussi hyperactif que mon cadet et ça me fait l’effet d’une gifle que de le voir aussi content pour moi. J’ai l’impression de voir la réaction qu’aurait eu mon p’tit frère en apprenant que je suis enfin parvenu à devenir flic. Un étrange goût amer passe dans ma gorge et je prends une bouchée de riz pour tenter de la faire passer. Sensation de merde. Putain d’hyperactif qui me rappelle mon Miles, disparu à jamais. Enfoiré. Connard.

La seconde chose qui me frappe, c’est le fait qu’il s’y attendait. Preuve qu’il me connaît bien plus que je l’espérais. Est-ce qu’il pensait à moi durant toutes ces années où nous avons perdu contact ? Si oui, pourquoi est-ce qu’il n’a pas continué à m’envoyer des lettres ? Même si j’ai cessé de répondre, je sais au fond de moi, que cela m’aurait fait plaisir que de savoir que mon meilleur pote est toujours là, avec moi. Même si moi, je m’éloigne. Cet éloignement n’aurait été que pour un temps, si j’avais eu un ami assez tenace pour m’accompagner durant cette épreuve qui est devenue le boulet de mon existence. Mais, je ne pouvais pas demander ça à quelqu’un, n’est-ce pas ? Je ne pouvais pas me montrer aussi égoïste. Thalie avait ses propres problèmes, il devait gérer son con de père et ça…ce n’était pas rien. C’est sûrement ma faute si notre amitié a volé en éclat.

Même après toutes ces années, Thalie est encore là, à espérer que tout pourrait redevenir comme avant. Tandis que moi, j’ai tourné la page à notre amitié. Il suffirait pourtant que d’un simple petit effort de ma part, pour que tout redevienne comme avant. Seulement, je n’en ai plus envie. Ou du moins, je ne l’ai jamais voulu. Trop de temps à passé pour que j’ai, aujourd’hui, la volonté de faire un pas en avant. La situation est elle aussi, trop différente. Je ne peux décemment pas devenir ami avec mon mari, un mec. Ce serait comme apprécier les futurs devoirs touchants au sexe que nous allons bientôt devoir accomplir. Etrange, fou. Mais c’est ainsi. Incompréhensible, je sais. Et puis, le silence s’installe lentement. La fierté qui inondait le visage de Thalie disparaît peu à peu après que mes mots, froids, aient glissés sur la pente de mes lèvres. Je poursuis mon repas, les yeux rivés sur mon assiette et il en fait de même. Et puis soudain, cette quiétude fragile qui s’était installée se brise soudainement.


« En fait, je suis pas certain…de te reconnaître, parfois. »


Et là, le silence s’installe de nouveau. La chaleur des lieux disparaît, la température baisse et une aura glaciale prend place dans mon cœur. Mes mâchoires se contractent et mes doigts se serrent autour de ma fourchette. Mes yeux ne quittent pas l’assiette, alors qu’à côté de moi, Thalie poursuit tranquillement son repas. Est-ce là sa vengeance pour les mots assassins que je lui ai jeté au visage un peu plus tôt ? Elle a mis du temps à venir et ils sont, étonnement douloureux. Plus douloureux qu’un coup de poing. Ça fait mal parce que ses paroles se nourrissent du passé, d’un passé lointain, sombre et que je ne veux plus faire resurgir. Pourtant, il est toujours là, tout autour de moi et c’est ce qui nous a mené, le blond et moi, à se lancer des coups inlassablement. Il a mis du temps à venir mais, son venin est encore plus acide et puissant que le mien. Quel enfoiré.


« J’ai un diplôme de gestion mais j’aime pas, je veux pas bosser avec mon père. Alors en Grèce, j’ai lancé un compte Instagram sur le sport qui marche bien. Je suis sponsorisé et la plupart des marques qui me suivaient ont renouvelé leur contrat même avec le déménagement. La danse j’ai gardé en…loisir. »


Et il débite. Il débite encore et encore. Incapable de s’arrêter. Est-ce qu’il y a un bouton off sur sa gueule, sur lequel je peux appuyer à coups de poing ? Il ne s’arrête pas. Il ne cesse d’ouvrir la gueule, alors que moi je n’ai qu’une envie : c’est qu’il la ferme. Je n’ai toujours pas bougé, je ne réponds rien. Ses mots passent par une oreille et ressortent par l’autre. Je ne prête quasiment plus attention à ce qu’il dit. En fait, je suis resté bloqué sur ce qu’il m’a dit quelques secondes plus tôt. Sur ce qui m’a amené là, à hésiter entre lui éclater la gueule sur le coin du plan de travail, ou la lui encastrer dans le mur. Il sait…Il DEVRAIT savoir…Il est censé savoir pourquoi j’ai autant changé, pourquoi il ne reconnaît pas le type qui était jadis son meilleur ami. Il est pourtant l’un des instigateurs de cette modification chez ma personne. Il m’a abandonné, il a préféré se tirer en Grèce, fuir…Me laisser, seul…comme un con. J’avais perdu mon petit frère, la seule et unique personne pour qui j’aurais tout fait, pour qui je serais mort.

Le seul et unique être pour qui j’aurais tout donné, que j’acceptais avec joie dans mon univers et ce, pour toujours…Avait déménagé, me laissant dans ma douleur sans rien comprendre. En un instant, j’avais perdu mon petit frère et mon meilleur ami. En une fraction de seconde, j’étais irrémédiablement seul et incapable de m’échapper. La cour de récréation me paraissait bien vide sans eux, sans Thalie. Les rires gras de ceux qui m’emmerdaient m’avaient l’air bien trop puissants sans le blond à mes côtés. Ma tristesse me semblait bien trop insurmontable sans mon ancre. Mes coups de poings m’avaient l’air bien trop forts, bien trop impossibles à stopper, alors qu’ils s’abattaient sur tous mes ennemis. Sans Thalie, je ne savais plus quoi faire, j’ignorais comment m’en sortir. Personne ne savait. Je tombais, je tombais et je ne trouvais rien à quoi me raccrocher. Ma seule corde était partie…A des milliers de kilomètres, sans se retourner. Et le dernier souvenir que j’avais de lui…c’étaient…ses lèvres.


« Tu préfères pas les baguettes ? »


Et là, j’explose. C’est brutal, rapide. Mes mains tremblent alors que je tente de garder mon calme, de conserver la rage à l’intérieur de moi. Seulement, les mots de Thalie font mouche, ils atteignent trop bien leur cible pour que j’y parvienne. Touché, coulé. Ses derniers mots, aussi anodins soient-ils, me portent le coup de grâce. Je tourne vers lui, un regard sombre, enragé. Et en une fraction de seconde, je le saisis par le col et me jette sur lui. Nous chutons, les tabourets s’écroulent et nous nous retrouvons au sol. Lui, en dessous de moi. Moi, je le surplombe de toute ma hauteur et j’ai chaud, très chaud. Sauf que je me consume de l’intérieur et ce n’est pas l’excitation qui est en train de faire fondre mes terminaisons nerveuses, mais bel et bien la fureur. Thalie va déguster sévère. Ma main gauche enserre son col et mon poing droit s’abat avec force sur son visage. Je ne réfléchis plus, j’agis. Il a constaté. Il a fait mouche. Et son ignorance me fait beaucoup trop mal. J’explose. La bombe à retardement est arrivée à saturation. Le minuteur s’arrête.


« TU DEVRAIS SAVOIR POURQUOI ! »


Second coup, porté au hasard sur son visage que je veux briser, que je veux détruire. Je veux effacer sa face de mon esprit, le faire disparaître. Et puis je répète encore mes mots, comme une litanie. Des paroles auxquelles il est censé trouver du sens, alors qu’en vérité, il n’y a que moi qui comprend ce que cela signifie.


« Tu…devrais…SAVOIR ! »


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Voir le profil de l'utilisateur Dim 12 Nov - 1:52
Je sais pas ce que j’ai dit, ni ce que j’ai fait. Je sais juste que d’un coup, je me sens pas bien. J’ai une sueur froide. Un frisson qui me met mal à l’aise, un mauvais pressentiment qui rend ma bouchée difficile à avaler et qui me pousse à poser ma fourchette. Comme un con je demande s’il préfère pas des baguettes, innocemment, alors qu’en réalité j’appuie sur le gros bouton rouge du largage nucléaire. J’ai rien le temps de faire, ni de penser ni de réagir. Je le sentais mal et brusquement ça se passe mal. Owen me dévisage comme une bête sauvages et j’ai à peine de quoi lire la haine dans ses yeux qu’il se jette sur moi, de toute sa force et de toute sa hauteur. En une fraction de seconde c’est la débandade, mon bassin heurte le sol en premier, suivi de près par mes omoplates. J’ai même pas mis les mains pour amortir ma chute et je m’étale avant d’avoir réalisé ce qu’il se passait. Le choc me coupe le souffle, d’abord purement physique, comme un mauvais coup droit sous les côtes, puis mental. Hagard, y’a pas juste de la douleur dans le bleu affolé de mes yeux ; y’a toute mon incompréhension. En général je capte pourtant assez vite mais là...là je comprends juste rien, quedalle, nada. Et ça me laisse comme deux ronds de flanc. J’ai le cœur qui bat à trois milles et un début de nausée qui menace de se pointer. J’suis ce chiot perdu qui vient de pisser sur le tapis préféré de son nouveau maître et qu’on secoue par la peau du cou, qui pige pas pourquoi la fureur du monde entier semble s’abattre soudainement sur sa trogne.

Il me tient, fermement, les doigts crispés sur le col de ma veste et je pense même pas à le pousser pour me dégager. Une seconde, j’ai un flash et je me dis qu’il est taré. Celle d’après son poing se lève et s’abat droit sur mon visage. Fort. J’ai rien vu venir et j’ai pas pu m’y préparer, sinon j’aurais pas fait la connerie de redresser la nuque. Ça craque, quelque part dans mon nez et je ferme les yeux, sonné par ma tête qui est partie en arrière et qui a rebondie sur le lino. Quand je les rouvre ils sont brillants de la douleur sourde qui pulse à l’épicentre de ma figure et toujours plein d’incrédulité. Au dessus de moi il hurle, beugle comme un putois que j’devrais savoir. Savoir quoi. S’il préfère les baguettes ? Si c’était pas moi, le connard en train d’en prendre plein la gueule je pourrais presque trouver ça marrant. On dirait deux types saouls qui se mettent sur la tronche pour une histoire débile. Mais on est pas bourrés. Et c’est tout sauf une histoire débile. J’vois bien que pour lui c’est important, primordial et outre le fait que je comprends rien à ce qui est en train de m’arriver, je suis pas bien certain que quoi que j’ai pu dire je mérite de me faire latter par le mec avec qui je suis censé passer le reste de ma putain de vie. Je tente de baragouiner et y’a un liquide qui me goutte sur la bouche, poisse mes lèvres d’un goût de fer et dégouline sur mes joues.

Il cogne à nouveau, aussi fort que la première fois. La douleur éclate dans ma pommette droite, je crois que c’est là que je prends conscience. Laisser un mec me castagner c’est pas mon genre, au contraire, mon genre à moi ça aurait été de chopper les glandes et de lui rendre chaque putain de coup. Mais c’est Owen. Il a jamais levé la main sur moi quand on était môme, pas une seule fois alors qu’il l’avait plutôt leste. Et dix ans plus tard, il est sur moi, il me bloque par terre pour mieux me tabasser pour je ne sais trop quelle raison alors qu’il a agi comme un trou du cul toute la journée et que je me suis plié en douze pour le satisfaire, pour renouer ce lien qui m’était si cher et que je voulais à ce point protéger. Ce matin je me souviens avoir pensé que c’était d’Owen qu’il fallait que je me protège, je pensais pas avoir à ce point raison. Et parce que j’ai été con et naïf, j’en paye les frais, là tout de suite. Y’a quelque chose qui se casse en moi, un je sais pas quoi qui me fait plus mal que mon visage en sang. Quelque chose qui me serre tellement la gorge que j’ai les larmes qui me montent aux yeux et que j’suis incapable de les retenir.

Je ramasse ce qu’il me reste de dignité et chasse d’un geste brusque la main qui me tient toujours et je le repousse, de toute mes forces, comme si d’un seul coup, je voulais le sortir de ma vie. Je tremble, de fureur, de l’adrénaline qui monte, de cette souffrance qui me broie l’estomac et de la peur qui me serre le bide. Pas juste celle qu’il m’en remette une, celle de devoir faire ma vie entière avec un mec qui de toute évidence me hait à un point que je ne soupçonnais pas. Je voudrais hurler moi aussi, lui taper dessus, ne serait-ce que pour lui transférer un peu de ma peine. Je parviens tout juste à me redresser et à monter une main fébrile jusqu’à mon visage, réflexe pour ne pas me foutre du sang partout. Choqué.

- C’est quoi...ton problème...? Je souffle, murmure d’une voix blanche dont je me parviens pas à maîtriser le début de tremblement, sans savoir si je me parle à moi qui ai rien su faire pour me défendre ou à lui qui m’a défoncé pour je ne sais quelle putain d’obscure raison. Maladroitement, je m’extirpe de sous le pied de tabouret qui m’entrave les jambes et m’écarte. J’veux juste me tirer d’ici et pas lui montrer, pas montrer combien je suis retourné. Et j’en ai juste pas le temps. Le contrecoup de la journée entière me retombe dessus sans crier gare alors que je tâtais nerveusement mes poches à la recherche de mon téléphone, étalant mon hémoglobine partout sur mes fringues. Le trop-plein me submerge et ça déborde de partout, tout d’un bloc. La joie de le revoir, la déception des premiers instants, la froideur, le dégoût, la violence, la haine. Ça me saute au visage et ça se traduit par deux sillons mouillés qui viennent s’échouer sur mes joues poisseuses.

Et là je deviens méchant, assis par terre, le pif en sang et les yeux plein de larmes je lui crache avec tout le venin que j’ai emmagasiné :

- T’VOIS... T’ÉTAIS PAS UN ENCULÉ COMME ÇA... QUAND T’ÉTAIS MÔME !

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Libération. Là est la première chose que je ressens au moment même où mon poing atteint le nez de mon vis-à-vis. Je me sens léger rien qu’à ressentir mes jointures frapper son arrête et la sentir se briser sous ma force. J’ai l’impression d’avoir joui rien qu’en lui faisant mal. Ce trop-plein que je ressens depuis que je l’ai retrouvé sort enfin et je me libère. Dans ce coup de poing, je me libère de toute cette colère que je ressens et qui me consume de l’intérieur. Pourtant, ce sentiment est de courte durée parce qu’il me quitte aussitôt qu’il est arrivé. La sensation qui suit me tord le bide dans tous les sens et j’ai presque l’impression que je vais gerber. Je crois que ça me fait plus mal à moi qu’à lui. Pour lui, la douleur n’est que physique. Pour moi, elle est psychique. J’ai l’impression que mon esprit se scinde en deux et se brise en mille morceaux. Il est rare que je pète une durite et laisse entrevoir toutes mes émotions, que je sorte ma colère et la montre aux yeux de tous. Il a simplement fallu que Thalie entre de nouveau dans ma vie pour que ça arrive. Putain d’thérapie efficace. Il vaut tous les diplômes de psychiatre du monde. Seulement, ma colère, elle aussi, revient aussi sec à l’intérieur de moi. A croire qu’elle y est trop bien pour vouloir véritablement me quitter.

En même temps, je la nourri si bien qu’il faudrait être fou pour quitter un logement tel que moi. J’suis un être malade dans un corps sain. Un esprit qui ne tourne pas vraiment rond et qui débloque de temps en temps. Mon bras se déploie de nouveau, mes muscles se contractent et je me détends encore. Mon poing s’abat une nouvelle fois sur le visage de Thalie. Je ne réfléchis pas où je frappe, je cogne, tout simplement. Le blond n’est rien d’autre qu’un sac de sable que je dois tabasser jusqu’à ce que je n’en ai plus la force. Seulement, il est un être humain et contrairement aux objets sur lesquels je frappe, il arrivera très vite à saturation et je risque de le briser rapidement. Seulement, cette idée ne me traverse pas l’esprit. Je reste bloqué sur l’idée que je veux lui faire mal. Je veux qu’il comprenne la douleur que j’ai ressenti lorsqu’il m’a tourné le dos et a préféré aller se dorer la pilule en Grèce. Qui a-t-il rencontré là-bas pour qu’il n’insiste plus ? Pour qu’il ne me harcèle plus de lettres, pour qu’il baisse les bras si facilement ? Qui a pris ma place dans son cœur, alors que j’étais censé y rester jusqu’à la fin de sa vie ? Qui est l’enfoiré qui m’a remplacé ? Qui l’a fait m’oublier ? Je sais que le Thalie que j’ai connu, gamin, n’aurait jamais abandonné. Il se serait battu. Il m’aurait harcelé de lettres, il m’en aurait envoyé tous les jours, m’aurait forcé à répondre…Même lorsque je n’ai plus donné aucun signe de vie, il n’a pas continué. Il s’est simplement arrêté, lui aussi. Et c’est ainsi que notre amitié a pris fin.

Et je suis sûr, je suis persuadé qu’il s’est fait d’autres potes. Social comme il a toujours été. Et parmi cette bande de joyeux lurons. Il y a forcément eu un type, un mec, un connard qui a compté bien plus que les autres et qu’il a un jour fini par appeler son meilleur ami. Il y a évidemment un jour où il a arrêté de penser à moi et que je n’étais plus qu’un mirage dans l’horizon de ses souvenirs. Inévitablement, il a voué sa vie, sa loyauté, à CE type. Le second coup me fait mal à moi. A moi parce que je me prends en pleine face toutes les choses que j’aurais dû faire pour le garder avec moi. Parce que je croyais que notre amitié ne se briserait jamais et qu’il resterait dans mon sillage jusqu’à la fin. Parce que je n’ai pas été assez tenace, assez têtu pour le garder avec moi. Parce que s’il ne s’est pas battu, j’aurais dû me battre. Parce que j’ai toujours été bien plus doué avec les coups qu’avec les mots. Seulement, si son départ a été si simple, c’est bien parce qu’au fond de lui, il le voulait, n’est-ce pas ?

En même temps, qui ne rêverait pas de s’échapper en Grèce. Ce pays doit être foutrement magnifique, bordel…Je serre les dents et braque mon regard furieux dans celui de Thalie, teinté d’incrédulité. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir et lève de nouveau mon poing, prêt, encore, à le frapper. Seulement, il semble revenir à la raison. L’instinct de survie se réveille. Il est temps pour lui de se battre. Il me repousse brutalement et je me retrouve envoyé en arrière. Je perds l’équilibre et je m’écroule au sol, surpris par sa force. Visiblement, y a pas qu’la danse qu’il pratique qui le rend aussi puissant. Je me redresse légèrement, haletant, le corps tremblant. Ce geste a suffi à apaiser, pour un temps, l’incendie de ma colère. Mais, pour combien de temps ? Thalie a le nez en sang et moi, je suis débraillé. J’hésite à me lever, à prendre la fuite et ne plus jamais revenir. Ou du moins, oublier tout ça en me noyant dans l’alcool. Toutefois, ce serait reculer pour mieux sauter. Demain, je devrais rentrer, de nouveau croiser son regard. Souffrir. Et puis, le blond n’a pas fini. C’est à lui de m’attaquer.


« C’est quoi…ton problème… ? »


Mon problème ? C’est que je suis incapable de faire mon deuil. Que je ne me suis jamais remis de la mort de mon petit frère et qu’en plus, je traîne avec moi la tristesse d’avoir perdu mon meilleur ami. Tout cela m’a rendu foutrement aigri et…mort. Je suis un mort vivant qui ne vit désormais que pour son ambition d’être flic. Je suis horriblement seul et noie ma mélancolie dans l’alcool. Je suis devenu le cliché du type brisé qui est incapable de se relever. Et pour passer le temps, je tabasse des p’tits blonds. Je serre les dents et détourne le regard. Je sens mes yeux piquer, et mon cœur se serrer. J’ai envie de chialer devant ce tableau pitoyable. Couple merdique que nous formons lui et moi. Je n’ai pas été capable de garder mon calme plus longtemps et j’ignore quoi faire pour désamorcer la situation. Est-ce que l’on est condamné à se taper dessus, incapables de s’entendre ? L’Incontestable croit vraiment que l’on est fait l’un pour l’autre, ou on est simplement le fruit d’une expérience sociale, faîte pour prouver que le système a bel et bien ses limites ? Les yeux rivés sur le sol, je redresse enfin le visage vers Thalie et me prépare à me redresser pour enfin, prendre la fuite. Seulement, sa voix me vrille les tympans. Il hurle et mon cœur se soulève encore une fois. Sauf que cette fois…J’ai pas envie de le frapper. J’ai envie de chialer. Ce n’est pas le sang qui ravage son visage, c’est les larmes. Il est pitoyable et pourtant, il me fait encore bien plus mal que je n’ai été capable de lui en faire.


« T’VOIS…T’ETAIS PAS UN ENCULE COMME CA…QUAND T’ETAIS MÔME ! »


Il me plombe sur place. C’est foutrement douloureux et je m’écroule sur le carrelage de la pièce. Je ne sais pas quoi dire, ni comment réagir. Je n’ai plus envie de le tabasser. La rage est passée et s’abat sur ma propre personne. Je suis devenu un enculé maintenant ? Je serre les dents et les poings et sens mes tripes se serrer avec force. Une énorme boule se forme dans ma gorge. Je sens que quelque chose veut sortir mais, ce quelque chose bloque encore. J’veux lui gueuler moi aussi, tout ce que je ressens. Tout ce que j’ai emmagasiné depuis toutes ces putains d’années pendant que lui…IL S’ECLATAIT EN GRECE PUTAIN !


« VA T’FAIRE FOUTRE ! »


Je me redresse brutalement et le domine par la taille. Le poing droit serré, j’ai envie de lui en coller une de nouveau. Mais cette fois, c’est sur les assiettes que je passe ma colère. Je les envoie valser au sol et elles se brisent dès qu’elles touchent terre. Mes poings s’abattent sur le plan de travail à plusieurs reprises, pendant que je hurle de toutes mes forces sur sa gueule.


« VA-T’FAIRE-FOUTRE-PUTAIN ! »


Les mâchoires contractées, j’écrase mes poings contre le mur et déchiquette la peau qui recouvre mes jointures. Les yeux rouges, je n’arrive pourtant pas à pleurer. J’explose. Telle une soupape restée trop longtemps sur le feu, je déborde de tous les côtés.


« TU SAIS COMBIEN DE TEMPS J’AI PASSE MOI, SEUL, PENDANT QU’TU T’DORAIS LA PILULE EN GRECE ET QU’TU T’TAPAIS JE N’SAIS PAS COMBIEN D’MEUFS ?!! J’EMMERDE TON PERE, J’EMMERDE TON DIPLÔME DE GESTION, JE T’EMMERDE TOI THALIE SPARTHARIS ! »


Je fais les cents pas, à la recherche de quelque chose sur lequel taper et puis, mes poings s’abattent encore sur le mur à plusieurs reprises.


« J’AI FINIS TOUT SEUL, MOI ! J’ETAIS TOUT SEUL ALORS QUE TOI, TU TROUVAIS D’AUT’ POTES…J’ETAIS SEUL ALORS QUE MI… »


Je m’immobilise, les poings en sang et les yeux rivés sur le plan de travail. Depuis plusieurs secondes, mon visage est ravagé par les larmes que je ne peux même plus contenir. Je suis terriblement pathétique à afficher tout cela à Thalie qui doit pas capter un traitre mot à c’que j’débite. Pauvre merde que je suis…Je serre les poings et déglutis, la gorge sèche. Et puis enfin, je clos les paupières et me mords l’intérieur des joues.


« T’étais mon meilleur pote, Thalie… »



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Voir le profil de l'utilisateur Dim 12 Nov - 22:03
On se retrouve comme deux connards vautrés par terre, occupés à s’hurler des saloperies au visage sans même se rendre compte qu’on piétine quelque chose qui aurait pu être beau mais qu’on préfère détruire par peur se faire du mal. Je lui crache au visage ce qui, tourné différemment, serait un « tu ne mérites pas la place que je t’ai laissé dans mon cœur ». Et ça lui fait visiblement aussi mal qu’à moi. À ce moment là, sa peine me soulage. Y’a pas de raisons que je sois le seul à ramasser et avec ma gueule en sang j’ai déjà quelques coups de retard. Il se lève d’un bond, électrifié, et je peux pas m’empêcher de lever un bras devant mon visage, de peur qu’il ne me cogne encore sur la gueule. Mais cette fois, c’est pas moi qu’il vise, c’est les pauvres assiettes, la sienne vide et la mienne encore à moitié pleine. Il balance tout par terre en hurlant comme un malade. Y’a de la crème et du riz qui vole dans tous les sens et c’est un miracle que je ne me prenne pas un éclat de porcelaine dans la tronche, ébahis que je suis à le dévisager. Je me redresse maladroitement quand il s’attaque au mur, arrachant ses poings sur le béton. J’ai arrêté d’essayer de sauver mon t-shirt et je me contente d’assister au massacre.

Quelques secondes, j’suis plus vraiment là, simple spectateur de la scène. Je contemple les dégâts, interdit. Comment on a pu en arriver là si vite ? Nous deux... c’est forcément un bug dans la matrice. Si on était à ce point compatible ça finirait pas comme ça après seulement une journée de vie commune.

Et là j’éclate. J’explose. Comme si j’avais voulu. Comme si c’est moi qui avait putain de voulu partir. Tout ça c’est pour ça ? C’est parce que ce connard me tient pour responsable de mon départ y’a treize ans ? Il a de la merde dans les yeux ou c’est sa putain de mémoire qui lui joue des tours mais ça bouillonne si fort en moi, faut que ça sorte. Faut que ça sorte tout de suite sinon je vais exploser en vol. Les verres restés sur le plan de travail je m’en empare et je les balance par terre, sans penser une seconde aux éclats qu’on risque de se foutre dans la plante des pieds.

- TU TE FOUS DE MOI ?! TU TE FOUS DE MA GUEULE ? T’CROIS QUOI PUTAIN ? T’CROIS QUE J’ÉTAIS CONTENT DE ME BARRER ?! MES LETTRES T’Y RÉPONDAIS PAS MAIS AU MOINS J’CROYAIS QUE TU LES LISAIS. T’SAIS QUOI OWEN ?! MOI AUSSI JE T’EMMERDE, JE T’EMMERDE TOI ET CE PAYS DE MERDE PARCE QUE OUAIS J’ÉTAIS BIEN LÀ-BAS, MIEUX QU’ICI À ME FAIRE TRAITER COMME UN CONNARD PAR UN TROU DU CUL !

Je beugle si fort que ça fait mal aux cordes vocales. Je pleure en même temps et j’éructe les mots plus que je ne les prononce. J’envoie un pied rageur dans les tabourets, étalés par terre et tape brusquement du poing sur le plan de travail. Toute la surface tremble et si ça me dégomme la main au passage, ça me donne le courage de poursuivre.

- ET LE PIRE C’EST QUE J’ÉTAIS PUTAIN DE CONTENT DE VOIR TON NOM SUR CETTE CONNASSE DE LETTRE. CONTENT DE REVENIR ET CONTENT DE TE REVOIR ALORS QUE T’AS PAS ÉTÉ FOUTU DE ME RÉPONDRE !

Parce que moi aussi je lui en veux. Je lui en veux de pas être venu, j’lui en veux pour ses réponses glaciales de quelques lignes, j’lui en veux de n’avoir jamais demandé pourquoi le jour de mon départ je l’ai embrassé. Alors oui, j’ai arrêté de me faire du mal. Mes lettres je les ai écrites et j’ai arrêté de les envoyer, la dernière doit remonter y’a même pas trois mois. Je les ai toutes, coincées entre deux magazines de sport. Mes doutes, mes envies, mes inquiétudes. Chaque année à l’anniversaire de Sa mort, j’ai écrit la tristesse qu’on partageait même à des kilomètres d’écart. À quinze ans quand je voulais qu’il traverse la moitié du globe pour venir me voir. À seize, dégouté par mon propre corps après une nuit d’alcool et d’orgie. À dix-sept quand mon plan cul du moment me réveille en pleine nuit parce que j’appelle un type dans mon sommeil.

Et ce type il est là, il est devant moi et il chiale. Ce type de deux mètres qui vient de me refaire le portrait et que j’ai toujours considéré comme un bloc, il pleure comme un bébé, paupières closes, sans doute honteux comme jamais de se donner en spectacle comme ça. Ça me fait l’effet d’un coup de bélier dans l’estomac et toute ma rage retombe.

Qu’est-ce qu’on est en train de faire... ? Je le pense ou je le murmure, j’en sais rien. Je sais juste que tout ça est allé beaucoup trop loin et que je dois faire quelque chose pour rattraper le coup, même si c’est pas ma putain de faute. J’veux juste qu’il arrête de pleurer. J’attrape deux mouchoirs sur le plan de travail m’essuie grossièrement le visage et les mains. Autour de nous, dans la cuisine c’est Bagdad, j’enjambe les décombre, un mouchoir propre entre les doigts pour m’approcher d’Owen. J’ose pas le toucher, alors que c’est surement ce dont nous avons besoin, en tout cas, je sais que c’est ce dont moi j’ai besoin. S’il me repousse encore, je suis pas certain de le supporter. Il m’en coute déjà de faire ce premier pas malgré tout ce qu’il a fait et dit aujourd’hui.

Je suis pas comme lui, je suis pas en titane. Et ses mots tournent dans ma tête, maintenant que j’ai fini d’hurler je m’en veux. Je culpabilise des années que j’ai passé en Grèce et qui outre son absence n’ont pas été si terribles.

- Quand j’ai eu treize ans... et que tu répondais plus, j’ai voulu rentrer ici. On avait une sortie scolaire, je me suis tiré quand le prof regardait pas. Ils m’ont retrouvé à l’aéroport, dans le terminal d’embarquement. Pour moi... t’as jamais cessé d’être mon meilleur pote, j’ai jamais pensé à toi au passé... Murmure, souffle rauque et brisé entre mes lèvres. J’dis rien de plus, laisse le mouchoir devant lui sur la commode et bat lentement en retraite.

Maintenant que l’adrénaline est retombée, j’ai sacrément mal au crâne, là où je ne me suis cogné la tête. Ça tourne un peu pendant que je me traîne direction la salle de bain. Je me rends pas compte que je titube au dessus du champ de mine qu’est devenu notre salle à manger et que des points blancs se mettent à danser devant mes yeux. Je pense juste que le sang séché me tire la peau, que j’me sens pas bien, qu’il faut que je me mouille le visage.

Je fais pas cinq mètres et m’étale.
Noir.
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Voir le profil de l'utilisateur Lun 13 Nov - 13:17

Notre destin, scellé par les liens sacrés du mariage...  



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Ma rage, je la lui étale en pleine face. J’essaye de le frapper avec mes mots autant que je le peux. Mais, plus je débite, et plus j’ai la sensation que c’est à moi que je fais le plus de mal. Mes cordes vocales sont douloureuses à force de gueuler, et l’entièreté de mon corps tremble. J’ai l’impression que je vais vomir et surtout, me réveiller de ce cauchemar. Ouais, c’est ça. Rien de tout cela n’est arrivé. Thalie est toujours en Grèce, tranquille. Et moi, je suis encore dans mon petit studio à profiter de la quiétude de mes instants en tant que flic tout en matant un film. Tout va pour le mieux et la seule chose de laquelle j’ai à m’inquiéter, c’est de ma mélancolie. Voilà…Tout roule, doucement, tranquillement, sans encombre, sans mauvaise surprise. Je me suis juste endormi devant mon film où deux anciens potes se jettent des merdes au visage. Tout doux…On ouvre les yeux. La cuisine dans laquelle je me trouve se révèle à mes pupilles bleutées, bordées de larmes. La douleur lancinante de mes poings se rappelle à moi et je me rends compte qu’en effet, ce n’est absolument pas un rêve. Rien de tout cela n’a été inventé par mon esprit. Je suis bel et bien en train de me battre avec mon vieux pote, ancien meilleur ami, ancien être pour qui j’aurais tout donné.

Je ne suis pas tranquillement affalé dans mon canapé. La réalité de notre vie au Japon nous a rattrapé et nous allons devoir passer toute notre vie ensemble, en tant que maris. Et le pire, c’est que nous allons devoir le faire avec le sourire. Parce que l’Incontestable n’applique pas la devise commerciale « satisfait ou remboursé ». Et surtout, qu’il ne nous laissera pas nous mettre sur la gueule indéfiniment. Nous ferions bien de trouver un terrain d’entente très rapidement, sinon, nous allons finir en prison et ça en sera fini de mon rêve d’être flic. Toutefois, dans l’instant présent, la seule et unique chose à laquelle je pense…C’est que j’aimerais pouvoir disparaître. Faire disparaître Thalie, qu’il se taise et pouvoir aller boire un coup dans mon bar habituel et surtout…pouvoir dormir. Chialer, gueuler, frapper m’a éreinté. La seule chose dont je rêve dans l’immédiat, c’est un bon lit et tout oublier en dormant. Pourtant, je ne bouge pas et reste là, à fixer le plan de travail. Thalie n’a pas fini, lui. Il a encore tellement de choses à me dire. Il doit bien se défendre n’est-ce pas ?


« TU TE FOUS DE MOI ?! TU TE FOUS DE MA GUEULE ? T’CROIS QUOI, PUTAIN ? T’CROIS QUE J’ETAIS CONTENT DE ME BARRER ?! MES LETTRES T’Y REPONSAIS PAS MAIS AU MOINS J’CROYAIS QUE TU LES LISAIS. T’SAIS QUOI OWEN ?! MOI AUSSI JE T’EMMERDE TOI ET CE PAYS DE MERDE QUE OUAIS J’ETAIS BIEN LA-BAS, MIEUX QU’ICI A ME FAIRE TRAITER COMME UN CONNARD PAR UN TROU DU CUL ! »


Boum, nouveau coup au cœur qui fait bel et bien mal. Il était mieux en Grèce qu’au Japon avec moi, son meilleur pote. Je serre les dents et me redresse cette fois, lui faisant face. Je ne bouge pas et darde mon regard dans le sien, prêt à recevoir la nouvelle salve de coups qu’il se prépare à m’envoyer. Il est enfin décidé à parler, à avouer à quel point ce fut idyllique pour lui.


« ET LE PIRE C’EST QUE J’ÉTAIS PUTAIN DE CONTENT DE VOIR TON NOM SUR CETTE CONNASSE DE LETTRE. CONTENT DE REVENIR ET CONTENT DE TE REVOIR ALORS QUE T’AS PAS ÉTÉ FOUTU DE ME RÉPONDRE ! »


Encore quelque chose qui s’ébranle en moi et s’écroule. Je me mords la langue et continue de ne pas bouger, de le regarder. Je ne suis pas un lâche. Ses coups, je préfère me les prendre en pleine face que de le laisser s’égosiller dans mon dos. Il me dit les choses clairement, et je découvre enfin la vérité. Bien sûr qu’il m’en veut pour ne pas avoir répondu à ses lettres. Pour avoir fait l’autruche et m’être contenté de lire ses correspondances sans jamais lui donner aucun signe de vie. Quel connard j’ai été, putain. La culpabilité se mêle à la colère, à mon envie de me défendre et de lui dire que ce n’était pas aussi facile. Que j’ai juste baissé les bras et que j’ai laissé la tristesse m’achever. Que…que je suis désolé putain, d’avoir été une loque et d’avoir été incapable de me battre. Que ouais, je suis faible, bien plus faible que lui, parce que lui, même s’il était à des kilomètres de moi et ne recevait plus aucune réponse à ses missives, il continuait d’espérer, de se battre. Alors, quel est le pire, hein ? Celui qui abandonne ou celui qui continue de combattre contre vents et marrées ? Toutes les réponses à ses questions, je les aie, au fond de moi. Elles fusent dès qu’il porte ses coups. Pourtant, je reste irrémédiablement muet et me contente de me laisser faire, de l’écouter. Je n’ai pas la force…Je n’ai jamais eu la force de laisser mes sentiments s’exprimer. Tout ce que je ressens, je ne peux définitivement pas le lui dire.


« Quand j’ai eu treize ans…et que tu répondais plus, j’ai voulu rentrer ici. On avait une sortie scolaire, je me suis tiré quand le prof regardait pas. Ils m’ont retrouvé à l’aéroport, dans le terminal d’embarquement. Pour moi…t’as jamais cessé d’être mon meilleur pote, j’ai jamais pensé à toi au passé… »


Je déglutis et garde le regard rivé dans le sien à mesure qu’il réduit la distance entre nous deux, armé de deux mouchoirs. Il utilise le premier pour s’essuyer le visage, tandis qu’il dépose le second, propre, près de moi. Droit comme un piquet, je sens mon cœur tambouriner contre ma poitrine. Comme si lui, voulait gueuler à Thalie tout ce que je ressens et que le mur glacial de mon buste l’en empêchait. Je le sens crier à l’intérieur de moi, supplier de le laisser sortir, de le laisser hurler à Thalie que si je lui en veux autant c’est qu’au fond, je tiens encore tellement à lui. Qu’il est encore le seul être, la seule ancre qui me reste susceptible de me raccrocher au rivage. Pourtant, je ne dis rien. Bouche fermée, je le laisse s’éloigner, me tourner le dos, disparaître dans la salle de bain. Je pousse un soupir las, éreinté et me saisis du mouchoir que je passe sur mes mains, grimaçant lorsque le tissu entre en contact avec mes jointures. Je jette ensuite le mouchoir usagé et attrape les tabourets que je redresse puis, les assiettes brisées et les bouts de verre que je jette dans la poubelle.

Je nettoie parce que je ne sais pas quoi faire et que je n’ai pas la force de passer la porte d’entrée. Dans mon esprit, tournent encore les mots de Thalie lorsque soudain, j’entends quelque chose s’écrouler avec fracas dans la salle de bain. Immédiatement, je ne pense plus au fait que j’en veuille à mon meilleur pote et traverse le salon à grandes enjambées. J’arrive dans le couloir et y trouve Thalie évanoui, subissant sûrement le contrecoup de notre bagarre. Je lâche un juron, encore obligé de prendre soin de lui alors que je suis censé le haïr. Pourtant, je ne fais pas de pas en arrière et continue d’avancer vers lui. J’peux pas le laisser comme ça. J’suis flic et ne pas porter assistance à personne ne danger me faudrait un aller simple au poste. Et puis, j’peux tout bonnement pas laisser quelqu’un étendu par terre et laisser sa vie en danger. Je m’approche de lui et vérifie son pouls. Il s’est évanoui, c’est tout. Je grogne et le saisis par les épaules, le redressant avec lenteur. Je le positionne contre le mur et entre dans la salle de bain. Je fouille dans les tiroirs et trouve un gant de toilette que j’imbibe d’eau froide puis, je retourne vers le blond et m’accroupi devant lui. Je passe lentement le tissu éponge sur son visage et essui doucement le sang, attentif aux blessures que j’ai pu lui causer. Le bourreau qui nettoie les marques de sa victime. Cocasse.


« Owen… »


Le blond ouvre les yeux et j’abaisse mon gant, constatant que je lui ai juste amoché le nez et qu’il aura un bleu sur la joue. Ses doigts se referment sur ma chemise au niveau de mes épaules et un frisson me parcours. Je me raidis et braque mon regard dans le sien, paupières à moitié closes. Je soupire, ne pouvant pas le laisser comater comme ça, dans l’couloir. Je grince des dents et enroule mes bras autour de sa taille. Étonnement, je ne ressens aucun sursaut de dégoût. C’est sûrement parce que je suis concentré dans ma tâche de pas l’laisser crever. Je le relève lentement et doit m’y prendre à deux fois parce qu’il a du mal à tenir sur ses jambes flageolantes. J’y parviens enfin et passe son bras gauche autour de mes épaules et je conserve mon bras droit autour de sa taille. Je l’enserre avec force pour être sûr qu’il ne s’écroule pas et tend le bras vers l’armoire à pharmacie. J’y attrape un paquet de mouchoir et bifurque ensuite dans la chambre. Je pousse la porte avec le pied et m’engouffre dans la pièce, traînant le blond jusqu’au lit où je l’y allonge. Je m’assois sur le bord et attrape un mouchoir. J’arrache deux petits bouts que je roule en boule et lui fourre dans les narines pour prévenir tout saignement. Ensuite, je me redresse, les mains toujours rougies et égratignées et sort de la chambre.


« J’reviens, j’vais chercher d’la glace. N’bouge surtout pas. »




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