Partagez
avatar
Messages postés : 34
Inscrit.e le : 22/09/2017
Voir le profil de l'utilisateur Ven 10 Nov - 23:40
S’il faut dire une chose je dirai que je ne m’y attendais pas. Ce n’est pourtant pas quelque chose que l’on prévoit, que nous redoutons au pire et que nous attendons au mieux. Et pourtant il plane presque sournoisement, comme un vautour, parfois menaçant ou alors bienveillant, il attend son heure. Et la nôtre. J’ai rencontré de trop nombreux anxieux qui en avaient une peur bleue, comme l’extension de l’inconnu, une équation à deux.

Et j’ignore si mes parents en avaient peur, s’ils le redoutaient plus qu’ils n’osaient se l’avouer. En réalité je ne fais que formuler d’étranges suppositions qui ne se fondent sur rien de concret. Les morts sont aussi muets que leur tombe et les regrets ne se gravent pas en tourment sur les os. Je n’aime pas le mot imaginer, parce que c’est de cela que naissent le fantasmes, les chimères, toutes ces contradictions à la réalité. Alors je reste ignorant et je me fonde sur ce que je vois et ce que je sais.

J'ai entendu de beaux récits aussi, de quoi glorifier pour des siècles et des siècles une entité. De quoi rassurer les générations et les peureux, les futurs névrosés. De parfaits exemples sur lesquels nous pouvons nous reposer. De jolies statistiques aussi. Et comme il semblerait que mes conseils soient judicieux, peut-être que l'univers entier s’attend à ce que moi-même je sois plus que serein.

Le mariage ne m’effraie pas, même ainsi incarné sur papier rose, en caractères élégants. Comme immuables et imperméables au monde. Je ne l’ai ni redouté, ni attendu, il était une probabilité infime que nous supputons tous comme autant de traders coincés dans une tour dorée.

C’est en lisant le contenu de la lettre que j’ai réalisé qu’il fallait que j'effectue un certain nombre de démarches. Résilier le bail de mon appartement, changer le nom sur mes cartes de visite, le nom sur la porte de mon cabinet, prévenir mes producteurs qui trouveront ce nom encore moins vendeur que le mien. Et c’est tout. Je ne connais pas réellement les enjeux et les aboutissants, même si je prétends savoir.

Alors j’ai perdu mon premier jour en démarches administratives assez usantes, je dois dire, sans m’inquiéter un seul instant de l’identité de celui qui aurait la chance de partager ma vie. Et si j’étais attristé un instant c’est d’imaginer que mon appartement allait être loué à quelqu’un qui ruinerait la décoration. Mon espace. J’ai également perdu mon deuxième jour, déménager toutes mes affaires attendrait que je réussisse à les empaqueter.

C'est finalement la quatrième nuit que je me présente, toujours indifférent à la situation. À la nôtre. Incapable de statuer. Effrayé ou heureux. J’ai simplement composé le numéro pour pouvoir déverrouiller la porte. J'entre et je referme la porte, je cherche l'interrupteur et je suis presque instantanément déçu. C’est loin de ressembler à mon ancien appartement. En réalité je ne sais pas à quoi cela ressemble. La différence est mince entre le désastre et la félicité. Floue, aussi, je le conçois. Aussi abstrait qu’un immonde canapé trop gris dans une pièce trop grande.
Buldozer diplomate
avatar
Messages postés : 1249
Inscrit.e le : 24/01/2016

Les plus du perso :
Je suis: pro-Incontestable.
Époux/se : Vroom vroom.
Autre: Remerciements, big up, infos à savoir ?
Voir le profil de l'utilisateur Mar 21 Nov - 23:38
Tu ne prends pas souvent de jours de repos. Des semaines encore moins. Et pendant les périodes de crises, le repos devient un vague concept que tu effleures des doigts une heure par nuit. Ça ne te dérange pas vraiment. Gérer la succursale est un défi qui te plait, tenir le trafic à flot est quelque chose qui t’électrifie. Ça ne t’a jamais dérangé avant, non. Avant, même quand Anna était malade, tu t’arrangeais pour que quelqu’un veille sur elle pendant que tu passais tes journées au bureau ou au cœur de négociations prenant part dans l’ombre.
Mais ça, c’était avant qu’un tsunami ne manque de la tuer.
Quand les sirènes d’alerte évacuation se sont mises à hurler dans la ville, tu n’as pas tout de suite compris les implications. Même après vingt ans dans ce pays, tu restes un simple métèque. Il a fallu que les procédures de sécurité s’enclenchent dans votre immeuble pour que tu percutes, que tous les regards se tournent vers les baies vitrées offrant une vue imprenable sur la baie et sa mer lisse comme une flaque d’huile. Par chance, vous trônez haut, à l’abri dans une tour d’argent qui ne souffrirait aucuns dégâts dans les étages supérieurs. Le flot de gens montant se réfugier dans les étages n’a cessé de s’écouler pendant une heure interminable d’angoisse. La sécurité ne laissait descendre personne, répartissant chacun au mieux, dans un calme presque trompeur.
Comme beaucoup de parents, tu as tout de suite essayé d’appeler ta fille, sans succès. Les réseaux saturés n’étaient plus fiables, les émissions des messages officiels captaient toutes les ressources, de même que les connexions pour les forces d’intervention. Sur le papier, ça parait logique. Dans les faits, tout cela parait absurde. Tu as reçu un message de la part de la direction de l’école, assurant que l’évacuation se faisait au plus vite, vers où tu n’en savais rien. Puis le cri des sirènes a changé, annonçant la vague, et le silence c’est fait à ton étage.
Sans rien dire, vous avez tous regardé ce mur d’eau s’élever à l’horizon. S’approcher à toute vitesse, à toute vitesse. Conscients que les rues devaient encore être gorgées de monde, conscients que les pertes seraient énormes, conscients que vous n’aviez aucune certitude que l’immeuble résiste à un impact de plein fouet, au final.

L’immeuble a tenu. Le temps que le plus gros de la vague reflue, le jour s’est dilué dans une nuit sombre et pluvieuse, toujours soumise aux typhons. L’évacuation de l’immeuble a commencé pendant que Maria et toi repreniez déjà le travail, mettant en place une cellule de crise en lien direct avec la maison mère, essayant de contacter tous les responsables et managers des enseignes disséminées dans la ville. Au milieu de la nuit, tu t’es enfermé dans ton bureau pour contacter les pontes du cartel et avoir leurs directives. Les catastrophes étaient une mine d’or pour l’extension du trafic. Des territoires affaiblis ou laissés à l’abandon pouvaient aisément être saisis, les âmes en peine ne tarderaient pas à venir chercher du réconfort dans vos produits. Un cadeau du ciel pour des pourritures comme vous.
Alors forcément, il faut bien que le karma compense.
Entre les décombres, les directives d’évacuation et les réseaux à moitié hors ligne, tu n’as pu retrouver Anna que le lendemain de la catastrophe. Tu avais appelé d’autre parents, d’autres parents t’avaient contacté, tu avais pu en rejoindre certains. Tous à la recherche du centre d’évacuation censé abriter vos enfants. Puis la nouvelle vous est parvenue, incertaine, impossible ; le centre n’a pas tenu, le centre n’a pas suffi, un effondrement partiel, une inondation, bloqués dans l’eau et les décombres la majeure partie de la nuit. Les pompiers et la milice avaient pu faire sortir la majorité des réfugiés de ce piège au petit matin. Après la terreur sourde, on vous a appris que la majorité des étudiants en étaient sortis indemnes. La majorité seulement.

L’hôpital était noir de monde. Des blessés, des médecins et des infirmières débordés, des gens en état de choc, de pleurs, des cris et des regards vides partout où se posait ton regard. Des morts aussi, à la pelle, évacués sans douceur ni cérémonie pour faire de la place aux vivants.
Anna était dans une chambre pour deux, avec une douzaine d’autres enfants. Des matelas posés à même le sol pour en faire entrer le plus possible, deux infirmières pour s’assurer de leurs santés.
L’avantage d’avoir de l’argent, c’est qu’on peut tout acheter. Tu as récupéré Anna dès qu’une infirmière t’a confirmé qu’elle pouvait être déplacée, tu as acheté les services d’une médecin renommée pour qu’elle s’occupe d’Anna à domicile et tu as mis ton travail en suspens le temps de la convalescence de ta fille.

Avec le recul, tu te dis que les choses sont bien faites. Si tu n’avais pas pris le temps de t’occuper d’Anna, de reprendre tes esprits après le tsunami, de t’accorder du repos, voir cette putain de lettre rose arriver comme une cerise sur le gâteau du foutage de gueule aurait probablement été dangereux.
Pour toi ou pour le nom inscrit dessus, personne n’en saura rien.

____


« Papa, qu’est-ce que tu fais ? »

C’est une bonne question ça, Cal. Qu’est-ce que tu fais ?
Tu tournes ton regard sur Anna, sur sa peau encore bien trop pâle, sur les cernes qui noircissent le dessous de ses yeux. Elle a toujours l’air malade, même si le docteur Chihiro, qui ne passe plus que pour des visites de contrôle trois fois par semaine, dit qu’elle va mieux. Elle a maigri, Anna. Madame Chihiro dit qu’il lui faut du temps.

« Je déballe quelques affaires, querida. Pardon si je t’ai réveillée.
— Hmhm. »


Elle vient s’accroupir à côté de toi sans un mot, enfonçant ses petites mains dans le dit carton pour t’aider à en sortir le contenu, l’étalant sur le sol de la pièce que tu as décidée être ton bureau. Vous travaillez comme ça en silence, interrompu ici et là par la toux d’Anna dans une écharpe à toi, trop grande pour elle et qui lui cache la moitié basse du visage.

« Il va venir quand ?
— Je ne sais pas Anna.
— Tu vas aller au centre ?
— Non, ne t’inquiète pas. »


Elle ne remet pas ta parole en doute et sa confiance ne fait que cristalliser ta volonté. Tu t’arrangerais pour le faire tuer avant l’échéance fatidique si nécessaire. Avec un nouvel époux mort, tu n’aurais aucune obligation de rendre à nouveau visite à une cellule. Rien ne saurait t’éloigner de ta fille dans un moment pareil.

« Il est tard, tu ne veux pas dormir ?
— Je suis pas fatiguée. »


Un mensonge, mais tu ne dis rien, parce que tu sais qu’elle finira bien par s’endormir de toute façon. Ton intuition se trouve récompensée une demi-heure plus tard, un peu après minuit tapante. Anna s’endort à moitié vautrée contre toi mais tu ne la bouges pas tant qu’un discret ronflement ne se laisse pas entendre. Là, tu es sûr qu’elle dort assez profondément pour ne pas se réveiller si tu la portes. Tu croises les doigts pour que cette nuit, elle ne fasse pas de cauchemar.
En douceur, tu la prends dans tes bras et la descends avec toi au rez-de-chaussée, la déposant sur le canapé avant de l’enrouler dans deux couvertures que vous avez laissées trainer là la nuit précédente. Avec un soupir, tu te passes une main dans les cheveux, les dégageant en arrière sur le chemin jusqu’à l’ilot de la cuisine.
Tu serais pas contre un quatrième café. De toute façon, tu sais que tu n’arriveras pas à dormir, autant céder à ton addiction pour la caféine sans honte.
Tu es accoudé sur le plan de travail à fixer la machine à café quand tu entends la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer simplement. Tu ne bouges pas, concentré sur les gouttes sombres s’accumulant dans la cafetière. Certains te diraient que ça fera mauvais genre, pour une première impression, que tu sois à trainer dans la cuisine en jogging et t-shirt délavé, mal coiffé et mal rasé, clairement mal reposé également. Mais tu t’en fous. Avec deux mariages sous la ceinture, tu sais que les faux-semblants ne servent à rien. Que la machine les fracassera de toute façon, que la chute et les fractures ne seront que plus béantes si vous érigez des boucliers impuissants.

La cafetière termine son boulot et tu te sers une tasse fumante, puis tu vas te percher sur un haut tabouret. Une fois installé seulement, tu portes ton attention sur le nouveau venu. Tu essaies de l’étudier d’un regard, de le jauger, mais après tous les évènements des dernières semaines, dire que tu t’en contrefous serait un euphémisme. Alors tu te contentes de lever ton mug vers lui en guise de salutations.

« Bonsoir. Diesel, je présume ? »

▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬ ◆ ▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬


Yzma, spirit animal:
avatar
Messages postés : 34
Inscrit.e le : 22/09/2017
Voir le profil de l'utilisateur Dim 3 Déc - 23:57
L'odeur du café persiste un peu, je crois, je ne suis pas certain qu’il s’agisse vraiment de café ou de granulés instantanés. Je tourne la tête, peut-être trop lentement. Un peu comme si je voulais prendre mon temps pour tout graver dans ma mémoire. Je plisse les yeux, ouvre lentement mon manteau.

Je dirai qu'il s’agit d’une affirmation. D’une certitude, même.

Je penche la tête pour observer, découvrir, réaliser aussi. Un visage, une allure, un sourire, peut-être. Je fais un pas en avant, indécis encore. Je ne sais pas encore ce qu'il représente. Ce que tout cela représente. Qu'est-ce qu’un homme mal-rasé dans un penthouse plus que coquet, avachi devant une machine à café, minuit passé. Stressé, usé ou tout simplement décalé ?

Et tu es, statistiquement, une moitié. Caliban.

Je soupire, comme un secret ourlé de pleine contrariété. Je me détourne un moment pour avancer soudainement désintéressé. J’enlève mon manteau et le glisse sous mon bras. Je n’ai pas encore mes repaires, pas encore d'habitude ou de rituels qui me ferait tenir une heure. Ou deux. Avant de sombrer dans un sommeil plus que bienvenue. J’ai la tête encore pleine de récits et de cauchemars, racontés et vécus surtout. C’est vrai. Je tente de m'asseoir sur le canapé, pour changer de point de vue. Mais à la place je manque d'écraser quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Et quand je regarde la taille de la chose qui se trouve dessus j’hésite. Soit il s’agit d’un chien. Soit il s’agit d’un enfant.

J’aurais préféré qu'il s'agisse d’un chien. Mais, non. Il s’agissait d’une enfant. Probablement endormie. Probablement bruyante aussi. J'esquisse une grimace.

Est-ce que ça… nécessite encore beaucoup d'attention ?

Je ne me rappelle plus vraiment des étapes du développement de l’enfant. Sans doute que je n’y prêtais pas suffisamment attention. Je me penche un peu, il me semble que son teint est un peu pâle. Usée elle aussi, sans doute souffrante.

Mh.

Je récupère mon manteau et le dépose sur le canapé pour récupérer quelques coussins. Je soulève son dos sans prévenir, sans délicatesse aussi, sans doute. J’essaie de caler quelques coussins contre son dos.

Il ne faut pas que tu dormes à plat petite chose.

Je m'éloigne un peu, les sourcils froncés. Sans doute contrarié. Sans doute penaud, bien qu’il s’agisse plutôt d’un peu de rejet. Je crois. Je revois encore mes parents, essayer ou plutôt, ne pas essayer. Je ne suis pas certain d'être prêt finalement. Même si je suppose que ce n'est pas à moi de décider. Et que cette enfant n'a pas choisi non plus.

Le café, c'est pour pouvoir la veiller ?
Contenu sponsorisé
Contenu sponsorisé
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum