Jazz L. Mikolajczyk
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Je suis: anti-Incontestable.
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le Sam 5 Mai - 12:04
par Jazz L. Mikolajczyk
Jazz L. Mikolajczyk
« Assis seul au bar, je regarde danser les filles. Accoudé au comptoir, je regarde passer ma vie. Y en a une qui m’aime, comme un ciel orageux. »

Généralités
Nom ;; Mikolajczyk, nom gravé sur son front jusque dans ses entrailles. Il le traîne comme un fardeau.
Prénoms ;; Jazz, choix de sa mère. Il déteste ce prénom, on lui a bien trop appris à le mépriser. Parfois, on l’appelle aussi Leszek. Héritage côté paternel.
Âge ;; 23 ans et c’est très long dans sa vie.
Genre ;; Il ne vaut mieux pas taquiner sa fierté masculine trop longtemps, monsieur est du genre susceptible.
Origines ;; Il y a la Pologne et l’Italie qui se mélangent dans son sang.
Activité ;; Rien de très légal. Il vous dira qu’il gère la fortune des gros portefeuilles, en réalité, c’est un voleur et un pickpocket, ni plus ni moins. C’est un ange de la mort aussi, il vend ces petites pilules colorées qui vous font voir le ciel planqué au-dessus des nuages, et qui parfois, vous envoient définitivement au ciel aussi. Depuis peu, il a ouvert une boutique en ligne avec son frère. Lui y vend des sculptures sur bois ou pierre.
Sexualité ;; Il se dira hétérosexuel, en réalité, il a déjà eu quelques relations avec des hommes. Pour sauver son honneur, il vous dira qu’il est bi quand il a trop bu.
Avatar ;; Callum Joanne, Apriorii
Règlement ;;
Chemin ;; what doesn't kill me might make me kill you. 1362171446 what doesn't kill me might make me kill you. 2694535816 what doesn't kill me might make me kill you. 2432113367 (Lev/Driss askip)
Commentaire ;; Pardon. (Toutes les cita sont créditées à la fin de la fiche.)
Au nom du père





—BANG BANG —

Je voudrais que tu meures. Je voudrais te tuer. Je voudrais voir ta cervelle exploser contre les murs, entendre tes dents s’entrechoquer. Je voudrais t’entendre me supplier, tu sais. Me supplier d’arrêter. Je te répondrai que non, je n’arrêterai pas. Je voudrais t’écouter hurler mon nom, ta bouche tordue dans un rictus désespéré. Je prendrais mon pieds, tu sais. Je sais que tu le sais. On le sait tous les deux. Pour le reste, je ne suis pas certain, j’en sais rien. Peut-être que c’est ta naissance qui craint. Celle de maman. Celle de tes parents. Des parents de tes parents. La naissance de l’humanité et avec elle, le mal qui la gangrène. Ou alors, c’est ta rencontre avec maman. Ou bien, le fait que tu l’aies embrassée trop de fois, que tu lui aies fait voir des infinités en toi alors que tu sais, t’es rien de plus qu’un cauchemar, de ceux à venir hanter chaque nuit et à réveiller avec des sueurs froides et des larmes. Ou alors, ce qui craint, c’est qu'elle et toi, vous avez baisé comme des porcs bien trop de fois. Contre un mur. Par terre. Sur la table. Dans des chiottes puant la pisse et la merde, le sol parsemé d’emballages de capotes et de tampons. Sur le canapé troué de notre misérable salon. À l’arrière de la banquette de notre voiture. Partout, partout, sauf dans un lit. Les lits, c’est pour les gens qui s’aiment, les gens bien faits, toi et maman n’êtes ni l’un, ni l‘autre. Vous m’avez pas eu dans un lit. Mais dans des toilettes publiques dégoutantes. Alors voilà, autant dire que j’ai des prédispositions à être une sale merde. Je sais très bien que je n’ai pas été conçu dans l’amour et je suis pas non plus certain de l’avoir été dans le désir. Mais dans la colère, oh ça, oui. Une colère noire et profonde. Dans la colère et dans l’indifférence. Je suis juste une erreur qui s’est accrochée dans l’utérus de maman et qui a grandi jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour s’en débarrasser. Alors je me dis que si je fais que des erreurs dans ma vie, c’est bien parce que j’en suis une, à la base. Saloperie d’existence, chienne de vie, connard de destin. Mais je me réconforte parce que mon frère, c’est pas mieux que moi. Vous l’avez conçu entre deux poubelles, dans un quartier crade de Katowice. Dans une ruelle dégueulasse, avec des mégots et des chewing-gums écrasés par terre. Pourtant, lui, c’est pas un déchet. C’est aussi un raté, je crois. Toujours moins que moi. Mais tout ça, tu sais très bien que c’est à cause de toi.

« JE TE DÉTESTE. »



—JEDEN —
« J’me suis construit sur une faille sismique
Quand autour de moi il y a tout qui explosait. »



Jazz la tache. Cillit Bang et tu disparais. Jazz la tache. Cillit Bang et tu disparais. Jazz la tache. Cillit Bang et tu disparais. Jazz la tache. Cillit Bang et tu disparais. Tache. Tache. Tache. C’est ce que je suis une tache. C’est ce que j’ai toujours été. C’est ce que les gamins n’arrêtaient pas de me répéter à l’école, c’est ce que les gens murmuraient dans mon dos, quand ils pensaient que je n’écoutais pas. C’est ce que tu disais aussi, pour m’humilier et dans ta bouche, ça claquait, sec et impitoyable. Ça me déchiquetait le coeur et le morale, griffes impitoyables m’enlaçant dans leur étau. Tout ça, c’est à cause de la maladie de maman, qui est devenue la mienne. On l’appelle vitiligo. Dans mon cas, vitiligo universalis. Ça m’fait des taches claires sur toute la peau, problème de pigmentation qui dans mon cas, touche aussi les poils et les cheveux. Physiquement, c’est pas douloureux. Psychologiquement, ça fait mal. Le genre de douleur sourde et profonde, celle qui abîme et laisse des traces dans la mémoire, qui ne s’efface pas avec deux-trois verres. Les moqueries et les sourires cruels qu’on reçoit gamin, ça ne disparaît pas. Ça s’entasse sous les problèmes d’ado, puis d’adulte, et parfois, ça ressurgit de nulle part, ça déchire la nuit comme les hululements d’une chouette ou les sirènes de la police.

Alors à cause de ça, à cause de toi, j’ai jamais vraiment cru en l’être humain et aux super-héros. Je crois que je crois en rien. Même si croire en rien, c’est croire en quelque chose. J’crois pas en moi, encore moins en toi. J’ai aucune confiance en l’amour, je me méfie du bonheur, des sourires, des rires, des gens, des émotions, des autres. Je crois pas ce que je lis, ni ce que j’entends, seulement ce que je vois, et encore. Je doute, de tout, toujours, je me méfie. Confiance écorchée, blessée, enterrée. T’as tout fait pour me foutre à terre, tout, tout, tout. Ça a commencé dès l’école primaire. À cause de toi, de ce que j’ose appeler famille, j’étais un enfant bizarre, rejeté, une bête de foire. Parce que j’avais des taches sur toute la peau, comme des étoiles explosées sur ma peau perdue entre le brun et le doré. Parce que je m’appelais Jazz Mikolajczyk et tout le monde savait que les Mikolajczyk étaient différents. Alors moi, en classe, pendant les cours de lecture, je riais quand les autres pleuraient et je pleurais quand les autres riaient. C’est les seuls souvenirs que j’ai de moi, capable de pleurer. Tu m’as tout pris, tu sais que tu m’as tout pris, même mes larmes. Dans les livres que le prof nous lisait pendant les cours, il y avait du bonheur, beaucoup, tellement que j’avais l’impression qu’il allait m’exploser au visage, comme tes insultes et tes coups de poing qui me pleuvaient dessus bien trop souvent. Il y a avait du bonheur, de l’amour, des foyers heureux et soudés. Le bonheur, ça fait vendre. La société l'a marketisé comme tous les autres sentiments. On nous vend de la haine, des remords, des regrets, de la colère et de la tristesse par kilos. Suffit de regarder autour de nous. Les publicités à la télé, les mises en garde de gouvernements paranoïaques, climat de peur, de terreur, d’insécurité. On nous fait vivre une vie de peur. On nous déverse du bonheur dans la tronche, le tout saupoudré d’une bonne dose d’amour naïf. C’est ce genre de conneries qui formate les cerveaux des gamins, qui fait croire que l’amour est toujours d’actualité alors qu’il est surfait, démodé. Demandez à ces cons de bridés japonais, tiens. C’est la haine qu’est la mode. Haïssez-vous les uns et les autres. Vivez bien et vivez cachés.

Dans les livres de gamins, il y avait des mamans douces et aimantes, qui caressent un front fiévreux d’une main douce, réconfortante. Il y avait des mamans badass à en crever, portant sur des épaules maigres le poids de toute une vie, de toute une famille et qui pourtant, ne ployaient jamais. Il y avait des mamans fortes, des mamans fragiles. Mais jamais des comme la mienne. Du genre à se balader en string et t-shirts usés, élimés au col, puant l’alcool et la transpiration. Du genre à avoir les cheveux pleins de noeuds, à avoir les yeux rouges et cernés. À traîner dans le canapé, le joint entre les lèvres, des seringues étalées par terre et une odeur de tabac froid comme une seconde peau. J’ai jamais aimé parler de maman, ni de toi à l’école. Ça me rappelait à quel point j’étais différent, à quel point je ne vivais pas la même vie que les autres. Parce que tu sais, il y avait tellement de fierté dans les yeux des gosses, je te jure. Des grosses étoiles dans le regard. Oh, ils les aimaient, leurs parents. Ils étaient fiers et orgueilleux. Pas moi. Alors je mentais, j’inventais du bonheur, j’inventais de l’amour. Je disais que tu m’emmenais à la capitale à mon anniversaire, qu’on faisait des week-ends en famille, toi, maman, Indie et le chien qu’on a jamais eu. Je tissais des mensonges au jour le jour, je dessinais une vie sur la toile de mon imaginaire. Ça n’a jamais été difficile de mentir. Le plus dur, c’est qu’admettre que ce qu’on raconte n’est que pure imagination, ne sera jamais réalité. Je disais que je vivais dans une belle maison, qu’il y avait pas de moutons de poussières partout par terre et que mes draps sentaient le frais, le propre. Que les murs, ils étaient beaux, avec des jolies tapisseries, tu vois ? Qu’on mangeait des bons plats, tous ensemble à la table de la cuisine. Je disais plein de trucs, tu sais ? Mais la réalité tranchante et cruelle, on la connaît tous les deux. Chez nous, chez toi, chez moi, ça se passait pas comme ça. La maison était crade et poussiéreuse, les vitres jamais lavées. Il y avait du sang sur les murs, vestiges des danses entre maman et toi, sa mort douce à elle. T’inventais des chorégraphies différentes tous les jours et elle protestait pas, alors parfois, je me dis qu’elle aimait ça, avoir des bleus aux couleurs de l’univers sur les pommettes et sur le corps. Peut-être qu’elle t’aimait comme ça. Violent et mesquin. Malsain. La vérité, c’est que chez moi, ça ne parlait jamais. Ça hurlait, les cris traversants les murs et faisant saigner les oreilles. Alors Indie, il restait caché dans sa chambre et il lisait. Il lisait pour fuir notre réalité alors que moi, je détestais les livres car ils me faisaient jalouser ce que je n’aurai jamais. Une vie.



—DWA —

« There is a hell, believe me, I’ve seen it. »


J’te déteste. J’te hais. J’te hais jusque là-bas, si loin que tu peux même pas le voir, tu vois. J’te déteste tellement que ça me fait mal. J’te déteste tellement que ça me déchiquète les entrailles. Si tu savais à quel point je te hais, oh si tu savais. Mais je pense qu’en fait, tu le sais. T’es vide. Comme une carcasse bouffée par les vautours. T’es vide, tu sonnes creux, t’es un humain qu’on a dépouillé de son âme et de son coeur. T’es qu’un sombre connard, le pire de l’histoire. Je te déteste. Je te déteste et je te tuerai. Un jour, promis, je te tuerai. Je te tuerai comme tu as tué, comme tu m’as tué. J’ai grandi dans le sang, j’ai vécu dans le sang, et toi et moi, on finira dans le sang. T’as jamais été quelqu’un de bien. J’veux pas croire que tu aies pu être un enfant ordinaire. J’veux pas l’entendre. T’es un danger, une faille, une plante carnivore qui se nourrit des maux de l’humanité. T’as toujours aimé frapper, pas vrai ? Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards. T’as toujours aimé frapper pour le plaisir, pour le business. T’as grandi sous une pluie de vices. Tu m’en as abreuvé. Hein, t’es qu’un connard, tu le sais ? Un connard qui aimait les femmes, surtout quand elles disaient non. Qui allait tabasser du pédés à la sortie des bars ou des boîtes de nuit. Qui transformait la maison en bar à putes, ou les filles allaient dénudées et trop maquillées, où ça riait fort, où les gémissements sonnaient faux, où ça puait le sexe bâclé et sale, la transpiration. Et tu organisais ces soirées devant maman, qui restait confortablement apathique sur le canapé troué et taché. J’veux pas savoir d’où elles viennent, ces taches. Parfois, maman elle ramenait aussi des jeunes qu’elle enlaçait furtivement sur le canapé et ça te rendait furieux. Tu la faisais danser plus fort et plus vite, en disant qu’elle n’avait pas le droit de te trahir. Avec toi, la trahison a toujours marché que dans un sens. C’est comme ça que sont les connards, quand c’est eux, c’est pas grave, quand c’est les autres, ça craint. Mais tu sais. C’est toi qui craint.

Je crois que je ne t’ai jamais vu sans une bière à la main. Des bières bon marché. Ou bien de la vodka, du whisky, du rhum. Plus ça puait, plus tu aimais cette sensation d’avoir les sinus déchirés. T’aimes la vodka, celle qui reste collée au fond du bide et qui se pointe à trois heures du matin pour qu’on aille la recracher dans les chiottes les plus proches. T’as toujours aimé avoir la retenue qui trébuche et les jambes qui titubent comme ton sens de la morale. Quand tu te penchais sur mon visage pour me gueuler dessus, t’avais l’haleine parfumée à l’éthanol et une bouteille en verre à la main. Parfois, tu l’explosais juste au-dessus de ma tête et quelques morceaux m’entaillaient la joue. T’as jamais été un père. Juste un connard et un mentor. T’étais mon bourreau, mon Némésis, les cauchemars qui me faisaient haleter la nuit. Tu m’as coupé du monde. C’était ton plan. Au lieu de m’emmener à l’école, tu me forçais à frapper, frapper et encore frapper. Tu me nourrissais à la colère, à la haine. Tu me façonnais à ton image. Tu m’as fait grandir dans ton ombre et j’ai jamais connu la lumière, ou bien juste celle artificielle du grand garage. Tu m’as inculqué ton mode de vie et tes valeurs inexistantes. Tu m’as appris à vivre à l’envers quand les autres se contentent d’être de travers. Tu m’as légué ton héritage : de la haine, des sanglots, des peaux éclatées et tuméfiées, des vies brisées comme les bouteilles par terre. Tu m’as appris des choses, c’est vrai. C’était nos moments entre homme, que tu disais. Tu me prenais à part en m’agrippant par le bras ou le col de mon t-shirt que les mites s’amusaient à dévorer la nuit comme tous les meubles de la maison.

Tu m’as appris.
Tu m’as appris à roter, jurer, frapper, insulter. Tu m’as appris à faire des croches-pattes aux autres gamins pour qu’ils se rétament contre le bitume et s’éclatent la mâchoire, qu’ils se relèvent en pleurant, la morve dégoulinant sur leur petit nez en sang. Tu m’as appris à rouler des cigarettes, des joints, comment effriter du cannabis, comment reconnaître le pur du Tchernobyl. Tu m’as montré comment voler dans la trousse de mon voisin, à me servir dans la poche d’une veste. Tu m’as expliqué comment contourner les caméras des supermarchés, crocheter des serrures, pirater des codes. Tu m’as dit comment il fallait être pour se foutre de la gueule du monde, des gens, quoi dire pour échapper aux flics. Tu m’as appris à mentir, à donner des coups. Des coups de poing. Des coups de pied. Des coups de tête. Des coups qui donnent des bleus, des coups qui font saigner, des coups qui font pleurer, des coups qu’on ne peut pas oublier. T’as fait bouillonner la violence dans mon sang de gamin. Tu m’as expliqué comment aligner les rails de cocaïne sur la table basse en verre du salon, ou comment faire un garrot pour que maman puisse piquer ses veines gonflées par les agressions incessantes des aiguilles sales et certainement pas stérilisées. Tu m’as appris à briser les os et les destins. Oh ouais, tu m’en as appris des tas de chose. Avec ça, j’aurai pu devenir le Roi du monde. Mais les Mikolajczyk étaient déjà les Rois des ombres, princes de la nuit. La famille possédait un empire de corruption. Tu m’as appris tout ce que tu connaissais. Alors c’est pour ça que je ne sais pas aimer, que je haïs avant de réfléchir, que j’agis avant de penser, que je frappe avant de me raisonner. Mais c’est pas si grave, l’amour j’en ai jamais connu la forme ou les contours, sauf la chaleur fraternelle des bras d’Indie. Maman aussi, elle est devenue un contour. Une parenthèse. Ses cheveux blonds secs et plein de noeuds. Ses vêtements déchirés et ses petits bras tuméfiés. Elle s’est mise à me regarder comme si j’étais le responsable de ses blessures, de ses doutes, que j’étais un fruit empoisonné qui avait poussé dans son ventre jusqu’à la déposséder. Il y avait rien de plus que le vide effrayant qui se déroule du haut des grattes-ciel au fond de ses yeux. Je me demande si un jour, maman a vu. Je me demande si un jour, maman a su me voir, tu sais. Vivre avec elle, c’était vivre sans elle. Mais je l’ai aimée tu sais. Je l’ai aimée comme un fils peut aimer sa mère. Je l’ai aimée, certainement plus que toi. Je l’ai aimée, mais toujours moins qu’Indie.

Mais tu sais. Tu sais, c’est pas ça ce qui craint. Ce qui est vraiment misérable dans cette histoire, c’est que j’étais fier. J’avais l’impression d’avoir un fantôme de père dans ces moments où tu m’enseignais la vie, comme tu aimais à le dire. Je me sentais… aimé. J’avais l’impression d’être important à tes yeux. De ne pas être Jazz la tache. Mais d’être Leszek, ton fils. Ton fils, tu entends ? J’étais ton fils, putain ! Je suis ton fils. Ton putain de fils. Et toi, tu m’as toujours traité comme de la merde, comme un chien, éduqué à grands renforts de gifles et de hurlements, de terreurs et de coups, de moqueries et de violence. Tu m’as rendu malade, avide de vices et j’ai partagé toutes tes immondices. Tu m’as rendu dysfonctionnel et instable, comme notre putain de famille maudite. Je te déteste. Je te déteste, bordel. Je veux que tu meurs. Je veux t’éviscérer, que le dedans devienne l’envers. Je veux que tu aies mal, si mal. Je déteste chaque morceau de moi, parce que chaque morceau de moi te contient et t’appartient. Tu vois, je me souviens qu’après les cours, quand les autres gamins allaient jouer ensemble à la console ou au foot, toi, tu m’ordonnais de t’attendre devant l’école alors je restais seul à shooter dans les mégots de cigarette en regardant le reste du monde s’éloigner de moi. Je fixais les mégots en me rappelant les fois où tu m’en collais un brûlant sur le ventre ou sur le bras. Ça faisait mal. Ça me faisait crier. Au bout d’une heure ou deux, tu venais me chercher dans la vieille voiture grise et sur le chemin, tu me faisais fumer. J’avais onze ans la première fois, tu sais. Je me souviendrai toujours de cette journée où tu m’as fait monter dans la voiture, j’avais treize ans. Tu m’as tendu un joint et j’ai commis l’erreur de te remercier. T’as garé la caisse sur le bas-côté et tu m’as attrapé par les cheveux, me cognant la tête contre le tableau de bord, jusqu’à ce que je saigne et que mon nez soit pété. Alors maintenant, je ne dis plus merci. Je n’esquisse plus ces formules de politesse hypocrites que personne ne pense mais que tout le monde dit pour avoir l’air socialement intégré et acceptable. Je me contente de prendre, comme si tout m’était dû, de grogner, de me servir, de tirer la tronche. Ça, c’est à ma hauteur. Toujours plus que de joué celui pour qui tout va bien.

Parce que rien ne va, tu sais. Rien ne va plus. Rien n’est jamais allé.


« HEUREUX LES FILS QUI ONT EU EN LEUR PÈRE UN MODÈLE. »

—TRZY —

Tu vois comme j’ai grandi. Dans la peur et la colère. Dans le dégoût et la haine. Tu m’as encrassé les poumons de tabac dès le plus jeune âge. Tu m’as fait boire, beaucoup, jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que je vacille et que je vomisse mes tripes sur le carrelage. Tu m’as dit que les hommes, ils étaient comme ça. Mais t’as jamais réussi à changer Indie. Mon frère, c’est un papillon. Il fuit les lumières artificielles du vieux garage, il préfère celles du soleil, de la lune et des étoiles. Celles qui se reflètent dans les coeurs purs et les esprits sains. Alors Indie, tu l’as jamais aimé. Parce qu’il était doux et sensible. Qu’il aimait lire, peindre et dessiner. Des activités de gonzesses ou de tapettes, selon toi. Indie, il a toujours été plus fragile, plus peureux que moi. Santé frêle et vacillante. Il tombait souvent malade et ça me faisait peur. Je restais assis sur son matelas humide, puant la vieille pisse de quand on était petits. Je lui caressais le front, les cheveux, je lui apportais de l’eau et des médicaments, du lait chaud avec du miel et je le bordais quand il faisait tomber les couvertures par terre. Je prenais soin de lui avec mes mains d’enfant violent. Je restais dormir dans son lit ou sur le sol parce que la nuit, il avait peur de tout et pas seulement de toi. Il avait peur de l’orage qui battait contre les carreaux de la fenêtre. Il avait peur du plic-ploc incessant de l’humidité qui tombait du plafond et faisait moisir le plancher. Il avait peur des branches d’arbres qui frottaient aux murs, il avait l’impression d’entendre les ongles d’une sorcière grattant à sa porte. Il avait même peur de son ombre et tu te foutais de sa gueule pour tout ça. Mais lui, n’en a pas eu honte. Il a porté sa douceur et sa fragilité comme des tatouages, fièrement et dignement.

Alors écoute, je suis jaloux d’Indie. De sa volonté d’esprit. De son courage. De son humilité. De sa générosité. De sa douceur. De sa naïveté. De sa belle peau, sans taches de vitiligo. Et quand il me regarde, j’ai l’impression d’être quelqu’un de bien. Ça me rend triste, car ses yeux sont un miroir déformant qui me fait voir celui que j’aurais aimé être si tu n’avais pas été là. Malgré nos 4 ans d’écart, nos prises de sang, de nerfs, de têtes, on a toujours su comment se trouver, se comprendre et s’aimer. On s’est inventé un langage rien qu’à nous, que les cons comme toi ne peuvent pas décoder. Quand j’étais jeune, lui, se préoccupait de mon bien-être, il voulait préserver mon âme d’enfant écorchée. Tu sais, je crois que j’ai jamais vraiment eu le temps d’être un gosse, tu m’as fait brûler les étapes. Indie, il faisait gaffe à ma santé, mon bien-être et il m’aidait à nettoyer ma chambre et mes vêtements. Il m’achetait des nouvelles chaussures quand les anciennes me faisaient mal aux pieds. Quand il ramenait une fille à la maison, il ne la baisait pas sur la table et sous mon nez. Il mettait du désinfectant sur mes genoux ensanglantés, il mettait des pansements sur mes coudes et sur mes joues quand je saignais. Il appliquait de la pommade sur ma peau bleutée, quand tu me faisais danser et voler contre les murs. Il me soutenait psychologiquement face aux harcèlements des gamins qui se foutaient de ma gueule à cause du vitiligo. Il connaissait ma détresse psychologique, mes tourments, mes peurs, mes angoisses, mes rêves, mes secrets. Il m’a tout donné. Tout. Et je l’aime plus que tout. Plus que toute la terre entière et je sacrifierai ma vie, tous les gamins du monde et ce qui me reste d’humanité en l’échange de la vie de mon frère. C’est le cosmos quand je suis le chaos. C’est mon ange, ma came, mon havre de paix. C’est le sucre sur l’acide et le vinaigre. Un morceau de soleil dans mon ciel orageux. C’est tout ce que je n’ai jamais pu avoir. Mon frère, c’est de l’amour et de la bienveillance. Il est beau comme une étoile. Qu’est-ce que je l’aime. Amour envahissant. Dévastateur. Puissant. Il a traversé les vents et les marées, les déserts et les plaines enneigées. Et il t'a survécu, notre amour fraternel. Lui et moi c’est pour la vie et jusque dans la mort. On crèvera en même temps. On rendra notre dernière souffle dans une synchronisation agaçante. Si quelqu’un le frappe, je l’égorge. Si on l’tue, j’me suicide. J’ai besoin de lui. C’est ma lumière. Mon ange. Il rayonne et absorbe toutes les énergies positives pour me les renvoyer dans la gueule. J’lui construirai un royaume, je lui offrirai toutes les merveilles du monde. Mon frère, il m’a appris que la vie valait le coup d’être vécue, mais parfois, je la trouve longue quand même. C’est marrant, quand on y pense. Ceux qui ont peur de la mort partent toujours en premier. Les connards comme toi qui la donnent sont toujours les derniers à s’en aller. Certains crieront à l’injustice, moi j’y vois une forme de fatalité. C’est comme ça qu'est la vie. Sournoise et imprévisible. Je la vois comme une demoiselle capricieuse qui se joue de nos sorts, qui se pâment et qui s’abreuvent de nos faiblesses. Madame la vie, je t’emmerde.



—CZTERY —

Ça te surprend, ça t’agace aussi un peu, mais Indie a toujours eu du succès. Au collège. Au lycée. À la fac. Dans les rues. C’est vrai qu’il est beau. Mais il n’est pas comme toi. Il a une beauté noble, sage, tranquille. Douce et évidente, qui se laisse doucement apprivoiser. Il ressemble à un poète, calme et mélancolique. Indie, il y a des yeux qui dévisagent tristement le monde, parce qu’ils ont vu défiler des milliers de guerres familiales - les nôtres - sans avoir été capables de les stopper. Il a la peau dorée, gorgée du Sud et de l’Italie, comme moi, comme maman, mais il n’a pas eu les gènes maudits, ma maladie. Indie, il a toujours eu le sens du style, il fait beaucoup avec peu, il sait plaire, il sait s’habiller, il sait sourire, il sait aimer. Tu sais tout ça. Et je sais que ça t’emmerde, profondément. Moi aussi, en dépit de mon vitiligo, j’ai eu du succès. J’en ai encore. Même que ça te rendait fier, même que ça te rendrait encore fier aujourd’hui. Mais moi, j’ai pas la même beauté qu’Indie. La mienne est froide et sauvage. Insaisissable et étrange. Plus jeune, je plaisais parce que je faisais un peu plus que mon âge. J’étais atypique et vulgaire, des bleus sur la pommette, l’hétérochromie au coin de l’oeil. Une gueule de type à problèmes, clairement. J’ai toujours porté l’odeur du sang et du tabac comme le plus doux des parfums. Alors il y avait des filles, des mecs aussi parfois, qui me disaient que j’étais beau, qui me faisaient des compliments et je les écoutais. Je les écoute encore. Ils brossaient mon égo dans le sens du poil, me rassuraient sur la putain de virilité que tu me forçais à avoir. J’aimais les toucher, j’aimais les embrasser.

Tu t’en souviens ? Tu t’en souviens, des nanas que je ramenais à la maison. T’étais fier dans ces moments. Tu me tapais le dos comme aiment le faire les mecs entre eux. Tu m’disais que j’avais bon goût, que je tenais ça de toi. Dans ces moments, bêtement, j’me sentais fier moi aussi. Fier parce que tu l’étais, de moi. Fier parce que tu m’appelais Leszek et pas Jazz. Jazz. Tu m’as appris à haïr ce prénom. Tu l’as rendu piquant et dégueulasse, je peux plus l’entendre, je peux plus le supporter, je le vis comme une agression, une punition, de m’appeler Jazz. Et tu sais, ça aussi, c’est de ta faute. T’arrêtais pas de me dire que ça faisait tapette, que c’était moche, ridicule, un prénom de fillette. Quand tu m’appelais Jazz, c’était pour m’humilier, m’engueuler, me cogner alors j’avais l’impression que tu me plantais des milliers de couteaux trempés dans le belladone dans le dos. C’était comme… si tu me lâchais un de ces mollard chaud et visqueux don tu as le secret à la gueule. Jazz, c’est le choix de ma mère. Leszek, c’est ta décision et c’est forcément mieux puisque c’est toi qui l'a choisi. T’es comme ça, tu penses avoir le monopole du bon goût, tu veux te faire une place dans le monde. J’aimerais tant que tu ne fasses plus partie du mien. Mais tu sais, on sait, que ce n’est pas le cas.

J’ai ramené des filles, dans le salon poussiéreux, dans ma chambre, dans la minuscule salle de bains mal isolée, qui puait l’humidité et qui hurlait tout notre mauvais goût. Mais jamais dans le garage. Notre garage. Ton repère. Le garage, c’était une boîte de Pandore, s’y rendre, c’était s’exposer aux pires maux de l’humanité. L’éclairage grésillait, fonctionnait une fois sur deux. Il y a avait du sang par terre et sur les murs. Des cadavres d’araignée, de rats et les meubles se faisaient bouffer par les mites. Disposées en cercle, des chaises en bois bancales, à l’assise explosée. Des étagères noires, des coffres et des sacs. Il y avait rien de sain à l’intérieur. C’était des couteaux, des poignards. Ceux qu’on plante dans le coeur, ou qui servent à dessiner un croissant de lune, d’une oreille à l’autre, sur une gorge pâle et exultante de vie. C’était des fusils d’assaut, des révolvers, des mitraillettes et des armes de poing. C’était des bijoux volés, des objets rares et précieux, de l’argent sale, de l’argent facile. C’était ton business, mon héritage. Dans le garage, ça puait l’alcool. La première fois que j’y suis entré, par hasard, j’y ai laissé mon innocence en te voyant tabasser ce mec. Si je ne l’avais pas vu se relever, j’aurai juré que tu l’avais tué. Qu’est-ce qu’on faisait dans le garage ? On y cachait nos trésors, le fruit de tes braquages et de tes vols. En attendant que le receleur les fasse écouler. Je me souviens, du jour où tu m’y as emmené et que tu as mis ce flingue dans mes mains d’enfant bafoué.

« C’est ton héritage, Leszek. Notre secret. N’en parle jamais. À personne. Les Mikolajczyk n’acceptent pas la trahison. »

C’est ce jour là, que j’ai officiellement fait partie de ta bande de criminels. Spécialisée dans les vols. Du genre discrets, même si parfois, t’organisais des gros braquages à main armée. Moi, je devais rester dans la voiture, faire le guet et vous prévenir si ça tournait mal. Pour qu’on puisse vite se barrer. Filip, il faisait le chauffeur. Il conduisait comme un dératé, faisait chauffer l’asphalte, les pneus puaient le brûlé à chaque fois qu’on descendait. Combien de fois j’ai cru mourir, en le voyant brûler les feux ? J’sais plus. Trop de fois, pour que je puisse le compter, sûrement.

C’était ça, ma vie.
C’était la tienne.
Alors j’emmerde ceux qui disent que tous les enfants naissent et demeurent libres et égaux. J’étais enchaîné, dès le départ. À l’ombre. Toute façon, la liberté, c’est des conneries. Dans la vraie vie, ça n’existait pas. Bande de merdes, on est tous des esclaves, à la solde de cette pute de société.




—PIĘĆ —



Dis, tu t’en souviens de Pirvu ?
Dis-moi que tu t’en souviens. Parce que tu sais, si tu l’as oubliée, je te jure que je te tuerai. De mes mains, je te tuerai et tant pis si je finis le reste de ma vie en taule. Au-moins, je me sentirai satisfait. Dans ma putain de vie, au-mois, j’aurai pris les choses en main sans me comporter comme le dernier des cons.

Tu t'en souviens ? À l’époque, j’avais encore quatorze ans. Et Indie sortait avec la même nana, Pirvu, depuis quoi ? Début du collège. Oh qu’ils étaient agaçants, à aller si bien ensemble. J’étais jaloux de leur image, de l’alchimie qui se dégageait de leur couple. Indie et Pirvu auraient pu tourner pour une de ces publicités à la con, celles où on voit des couples crétins et amoureux, qui passent leur temps à faire risette à la caméra. Qu’elle était jolie, Pirvu. Elle était plus grande qu’Indie. Des cheveux blonds et épais, qu’elle relevait en chignon ou qu’elle laissait tomber libre et emmêlés le long de son dos. Des lunettes rondes, aux montures argentées. Ça lui allait bien, comme son sourire et son rouge à lèvres. Elle était douce et amusante. C’était la fille idéale pour Indie et j’aimais les voir heureux. J’aimais voir Indie heureux. Ça me rendait heureux. Pirvu portait des baskets blanches, aux semelles passées au fluo. Elle portait des collants en laine aux drôles de motifs sous ses jupes courtes. Ses pulls étaient trop grands, larges et les manches cachaient ses grandes mains de pianiste. Elle aimait les rayures, les pois. Elle aimait la vie, la musique aussi. Sur son sac en jean, il y avait des pin's de vieux groupes de rock, des années 1980, voire 1970. Une lointaine époque. Pirvu dansait comme elle respirait, elle parlait comme elle aimait et elle riait. Beaucoup et fort. Elle n’avait pas un rire mélodieux, ou harmonieux, mais qu’elle était belle, quand elle riait. Pirvu, avec son charme et son naturel, aurait pu avoir le monde à ses pieds, en plus d’Indie et moi. Elle sentait fort la vanille, les douces odeurs de cuisine. J’aimais la serrer dans mes bras pour respirer l’odeur de sa peau, son parfum. Il me réconfortait et m’apaisait, quand j’étais confronté à ta fureur et ta folie. Pirvu aimait rire, oui, et Indie aimait la faire rire. Il la taquinait beaucoup, aussi. En détachant les beaux chignons qu’elle se tuait à faire. À chaque fois, elle fronçait les sourcils et râlait, pour la forme. Elle avait de beaux sourcils, putain.

Pirvu, c’était une grande soeur spirituelle. Celle dont je n’osais même pas rêver. Elle m’emmenait faire le tour de la ville, dans sa petite voiture coupée bleu turquoise. On mangeait des beignets, des gaufres. On partageait un verre de jus de fruits en se racontant nos rêves et nos peurs. Elle essayait de m’aider à rattraper mon retard d’apprentissage, comme je n’allais pas en cours. Parfois, sans raison, elle m’offrait une nouvelle veste ou un joli pull. Ça me mettait toujours mal à l’aise, qu’elle dépense son fric pour un type comme moi. Pirvu me caressait les cheveux quand je m’endormais dans sa chambre et elle me bordait, me laissant dans ses draps chauds et propres, noyé sous les peluches. Pirvu, Indie et moi on aurait pu lui décrocher la lune. On était bien, tous les trois. C’était notre souffle de paix, notre morceau de quiétude. On se goinfrait de bonbons et de céréales en regardant des films d’horreur, tous les trois devant la télé, dans son grenier aménagé en salle de cinéma. Dans ces moments, tu sais, je me sentais à ma place, exactement là où j’aurai toujours dû être, si j’avais grandi normalement. Si tu ne m’avais pas arraché à la normalité, au reste du monde.

Pirvu, Pirvu… Quand je prononçais son nom, il glissait sur ma langue. J’aimais le prononcer. Il ne me faisait pas mal, il me m’écorchait pas les lèvres. Pirvu, je la protégeais de ceux qui voulaient la blesser. J’étais son soldat, son cavalier. Son petit cerbère à elle, comme elle aimait m’appeler. Pirvu, c’était un pansement sur des cicatrices boursoufflées et encore rouges. J’aurai tellement, tellement aimé ne jamais avoir à l’enlever. Mais elle m'a été arrachée, brutalement. Et j’ai eu si mal.

Pirvu, la douce, Pirvu. Cinq lettres gravées sur mon poignet. P-I-R-V-U.

Tu sais, j’aimerais demander pourquoi Pirvu nous a choisi. Nous, les Mikolajczyk. Je me dis qu’elle aurait dû écouter les rumeurs qui enflaient de jour en jour à notre sujet, se fier aux mauvaises langues et aux ragots de voisinage. Tu détestais Pirvu. Tu la regardais toujours d’un oeil pervers, tu fermais le garage à clé quand elle venait voir Indie à la maison. Tu glissais à mon oreille que tu étais quand même bien content qu’Indie le raté parvienne à sauter une nana aussi jolie. Tu m’soufflais ça à la gueule avec ton haleine faite de whisky, de secrets à peine dissimulés, de mort et de mensonges. Tout aurait pu bien se passer, si Indie n’avait pas été si honnête pour notre monde.

Parce que c’est vrai que dans la rue, les gens parlaient beaucoup. De ce que j’ose appeler famille, à défaut de trouver un autre mot pour qualifier ce que nous étions.

Il y a du trafic suspect près de chez eux.
Le père bat sa femme, j’ai déjà entendu des cris.
Ils sont bizarre.
Ils sont drogués.
Ils sont dangereux.
Ils font un peu pitié.
Je suis certain qu’ils ne font rien de très légal, derrière ces murs.
Je laisserai pas mes enfants traîner avec les deux gamins, surtout le plus jeune, il a une sale gueule.
Le gosse aux taches, il finira sûrement en taule ou dans un cercueil, tu l’as bien regardé, sérieusement ?
J’trouve qu’il ressemble à son père.





Il ressemble à son père.


Il ressemble à son père.


Il ressemble à son père.




C’est en entendant ça que pour la première fois, je me suis vraiment senti insulté. Qu’on me traite de connard, de tache, de mec chelou, j’y étais habitué. C’est triste à dire, mais on s’habitue, à tout, surtout aux remords, aux insultes, aux coups qui brisent les côtes ou font éclater la peau fragile près de l’oeil. On s’habitue à cette sensation quasi permanente d’errer dans un monde dépossédé. En tout cas, moi, je m’y suis habitué. Mais entendre les gens penser, dire que je te ressemblais, je m’y suis jamais habitué. Pourtant, c’est vrai que j’ai tes yeux, ton visage, ta taille, ton allure et tes cheveux. C’est vrai, tu sais, quand on me regarde, on te voit, plus jeune. Deux copies presque conformes. Mais j’veux pas te ressembler. Non. Non. Non. Je veux pas. Jamais. Jamais. Jamais. Tu entends ? Jamais je te ressemblerai.

Tout le monde parlait de toi, de moi, de maman, plus rarement d’Indie. De nous. Des Mikolajczyk. Tout le monde savait qu’on ne faisait rien de très légal, au fond. On avait de la tune alors que ni toi, ni maman, ne bossaient. Pourtant, personne ne savait, tout ce qu’on cachait dans le garage. Les armes, l’argent, les éclaboussures carmins sur le bitume. Personne ne pouvait se douter des soirées douteuses où les hommes ont la voix enrouée par l’alcool et où la poudreuse se sniffe sur une cuisse dénudée et gracile. Les voisins n’avaient pas idées des règlements de compte et passages à tabac, où les coups sournois, ceux qui font pleurer la peau et les âmes, sont monnaie courante. Tout le monde se doutait, personne ne savait. Secret de polichinelle négligemment jeté dans un tiroir ou au fin fond d’un placard. Et un jour, Indie l’a déterré. Il a parlé. À Pirvu. Du garage. De nos activités illégales. De tout le mal que tu avais fait, que tu fais et que tu feras encore. De moi, de ce que je devenais. Indie avait peur pour moi, quand il me voyait lancé à la dérive, de plus en plus. Indie a tout balancé, pauvre inconscient qu’il a toujours été. Écoute, j’vais pas t’mentir, à ce jour, j’sais toujours pas ce qui lui a pris. Il a fait une connerie, c’est clair. Il aurait pas dû. Il aurait pas dû, non. Et maintenant, il le paie. Je crois que sa seule excuse, est d’avoir été con et amoureux.

L’amour donne des ailles, hein ? Mon cul. L’amour rend con, suicidaire.
Sous ta coupe, son histoire d’amour avec Pirvu vivait en sursis. D’un mot, il l’a condamnée.

Tu sais, il y a des choses qui t’énervent. Beaucoup trop. T’as le sang chaud, bouillant, il brûle dans tes veines, il palpite nerveusement sous ta peau. Peut-être bien que tout t’énerve, sauf toi. Mais ce qui t’a toujours plongé dans des colères noires et folles, c’est bien trahir ton business. Le chef-d’oeuvre de toute une vie ratée. Même moi, j’ai jamais osé faire un pas de côté, j’ai toujours marché droit, bien en rang, gentil mouton, bon soldat, calme créature docile et enchaînée à tes pieds. Une fois, j’étais gamin, tu m’as dit que briser le code d’honneur de la famille, c’était s’exposer aux pires sanctions. Tu m’as éructé les règles au visage, comme si tu m’insultais. Tu m’as dit que la trahison se payait au prix fort. Que ça se réglait dans le sang, les larmes, la mort. Parce que tu vois, toi, t’es pas amoral. C’est pas que tu sais pas faire la différence entre le bien et le mal, que t’es perdu malgré toi, que tu sais pas trop sur quel pied danser et que que tu fluctues entre les deux. Tu sais discerner le bien du mal. Ça te plaît d’exceller dans le pire. D’être la furie destructrice, les songes d’une vie terrible. T’es juste un connard. Tu sais, que t’es juste un connard, le pire de l’histoire. Je voudrais écrire sur tous les murs que tu es un enfoiré, une crevure, une merde que j’écraserai sous ma chaussure parce que on sait tous les deux qu’un jour, on se retrouvera et que tu repartiras les pieds devant. Je laisserai ton cadavre sur le sol dur et froid. Je te laisserai sans hommages ni sépulture et tu crèveras comme un rat.

C’est tout ce que tu mérites.

Indie n’était jamais venu dans le garage. Tu disais qu’il n’en était pas digne. Mais ce jour-là il y était. J’aurai aimé qu’il soit ailleurs. Pirvu aussi était là. Elle n’était pas comme les filles du cinéma, du genre à pleurer élégamment. Non, elle avait la morve qui dégoulinait sur ses lèvres et ternissait son maquillage, les larmes plein les joues qui s’évadaient le long de son cou, qui tombaient en un plic-ploc angoissant sur le sol, comme les perles de pluie qui s’infiltraient dans ma chambre. Et tu sais quoi ? T’as niqué tous les espoirs qu’elle m’avait donné, pendant ces mois passés à ses côtés. Parce que si les filles comme ça, si fortes, pleuraient devant toi, qu’en était-il des types comme moi ? Maman ? Elle se shootait sur le canapé, comme d’habitude. Silencieuse et anonyme, pourtant bruyante dans sa façon d’hurler sa solitude.

D’abord, tu as frappé Indie. Et je te jure que si je n’avais pas été un lâche, je t’aurai éclaté le crâne, pour avoir osé lever la main sur mon frère. Tu l’as frappé devant les yeux de tes amis, de Pirvu. Tu l’as saigné comme on saigne les porcs à l’abattoir. Comme on frappe sur un clavier. Et ce que j’ai pensé, en te regardant le faire danser, c’est que jusque ici, tes coups n’avaient fait que m’effleurer. Il y avait de la haine dans tes poings. Une colère crade, coulante, assourdissante. Tu gueulais des saloperies comme tu sais si bien le faire. Tu lui hurlais de prendre exemple sur moi, que même si j’étais un raté, une erreur, je faisais de mon mieux pour te faire honneur. Mais tu sais ? Indie, c’est la plus belle des erreurs.

L’odeur du sang est acre et amère. Avec toi, elle a un avant-goût de mort et de terreur. Elle est sale et pesante. Odeur qui se plante dans les sinus, qui fait froncer les sourcils, grincer des dents. Et tes coups. Tes coups, putain. Ils font peur. Ils font mal. Ils s’abattent sur les corps tuméfiés et meurtris sans rougir. Ils font pleurer. Quand on est spectateur et pas victime, on ne peut que se sentir soulagé de ne pas être la cible de cette avalanche meurtrière. Et toi, tu cognais Indie jusqu’au sang, comme si ta vie en dépendait. Ta voix ricochait contre les murs, en écho, les pleurs de Pirvu, les geignements d’Indie et les rires gras de tes si charmants acolytes. Une belle bande de soiffards, de drogués, de violeurs et détritus en tout genre. Le genre qui peuple les prisons et fait sérieusement douter en la véracité du mot humanité. Quand t’as cessé de frapper Indie, j’ai cru qu’il ne se relèverait jamais, tu sais ? J’ai cru que je l’avais perdu. Il ne bougeait plus, à terre. Visage ensanglanté, nez et mâchoire défoncés, paupières closes, souffle court. Pourtant, je n’ai pas levé le petit doigt pour aller voir comment il allait. J’en avais pas le droit. Tu me l’avais dit. J’ai ravalé mes larmes en fixant Indie. C’est égoïste, tu sais, mais j’avais l’habitude des hommes qui ressortaient du garage abimés. Ça ne me faisait ni chaud, ni froid. Mais Indie…. Mon Indie. Mon bébé, mon ange, dans cet état, si pitoyable… Alors moi, j’ai pas bougé d’un pied ou d’un cheveu, mais Pirvu l’a fait. Sa maigre silhouette s’est élancée dans sa direction et tu l’as stoppée dans sa course d’un croche-pied bien placé. Elle s’est étalée de tout son long sur le bitume, s’est mangé le sol en pleine face et en est restée un peu hébétée.

Et toi, tu lui as marché dessus, comme si tu ne la voyais pas. Tes grosses semelles crasseuses explosant ses jambes et son petit dos. Et tu sais ? Tu sais c’est quoi le pire dans l’histoire. C’est que j’ai pensé que t’arrêterai là. Que ça n’irait pas plus loin. Ersatz d’espoirs que tu t’es fait une joie d’enterrer. Tu t’es penché sur elle. Tu l’as attrapée par les cheveux et tu lui as appris à danser, t’as inventé une chorégraphie rien qu’à elle jusqu’à ce qu’elle ne sache plus comment pleurer. Tu hurlais. Tu hurlais qu’elle était conne, bonne à frapper, qu’elle allait le payer, pour elle, pour Indie. Pirvu aussi hurlait. Vos cris en dysharmonie se répercutaient contre les murs et faisaient saigner mes oreilles. Ça me réveille encore, dans mes cauchemars et terreurs nocturnes. Le plus terrible, avec toi, tu sais, c’est que tu as toujours su comment frapper. Frapper pour tuer. Frapper pour blesser. Frapper pour le plaisir de frapper. Et à ta façon d’abattre tes poings, méticuleusement, j’ai deviné que tu ne comptais pas la tuer, du moins, pas comme ça. Alors j’ai pensé que ça s’arrêterait là. Elle, poupée fêlée. Mon frère, pantin brisé. Deux visages ensanglantés.

Qu’est-ce que j’ai été con. Si con. Je suis un crétin. Un putain de crétin. Je crois que c’est à ce moment que j’ai compris que l’espoir était le premier pas sur le chemin du désespoir. Les bonnes gens n’ont pas besoin d’espoir, après tout. Un jour, je te jure, je te ferai payer ce que tu as fait. Je te ferai payer mes cauchemars et mes insomnies. Ces scènes qui ne me quittent jamais et qui reviennent me hanter chaque fois que je ferme les yeux.

« Vous me voyez tous ? » que tu as dit. Pour toi, c’était un spectacle, une comédie dans laquelle tu jouais ton propre rôle. On t’a pas répondu. Même pas ta bande d’alcoolique. Alors t’as cogné Pirvu. Pirvu qui n’avait plus d’énergie, même pour crier. « Et maintenant, vous me voyez, bande de ratés ? » On a tous répondu oui. « C’est bien » que tu as dit. T’as lâché Pirvu. Elle s’est effondrée sur le sol et j’ai eu envie de me précipiter vers elle pour nettoyer son précieux visage maculé de sang avec mon t-shirt. Mais je n’ai rien fait.

J’ai rien fait, putain.
Le problème, c’est que je n’ai rien fait et je n’aurai pas dû.
« Les bâtards méritent une putain de correction. Pas vrai, Leszek ? » Et tu me fixais de tes yeux de fouine, attendant que j’acquiesce, que je réponde, pour que je me sente coupable de tes actes. Responsable. « J’suis d’accord ». J’ai dit, parce qu’il n’y avait que ça à faire, être d’accord avec toi. T’avais un sourire cruel au bout des lèvres, dessiné à l’encre de tes maux. « Indie ? » Il a pas répondu. Il pouvait pas. Il était out. Fin du jeu pour lui. Tant mieux. Moi aussi, j’aurai aimé sombrer dans l’inconscience. Mais j’étais ancré à la terrible réalité. Alors tu t’es mis à marcher dans le garage, tu te prenais pour un Roi. Tu t’es toujours pris pour un Roi. « Regardez-moi tous. Enregistrez, putain ! La prochaine fois, ce sera mon fils ! » T’as marché jusqu’à l’étagère et tu t’es emparé d’un neuf millimètres. Tu l’as caressé du bout des doigts et serré contre ton coeur. Avec ce sourire qui me hante toutes les nuits, lui aussi.

« Ceux qui savent, doivent mourir. »
Souvent, je me suis demandé si tu étais capable de buter quelqu’un. Je ne t’avais jamais vu le faire, ou tenter de le faire. Mais je me suis souvenu des armes dans le garage. Elles n’étaient pas là pour dégueuler, elles hurlaient ATTENTION DANGER. Alors j’ai compris que tu en étais capable, que rien ne t’arrêterait jamais, si ce n’est ta propre mort. « Les secrets n’ont leur place que dans une tombe. »  T’es retourné vers Pirvu, tu l’as chopée par les cheveux et tu l’as embrassée même si elle gémissait non. T’as jamais compris les négations des femmes.

Alors tu l’as giflée.
Alors tu t’es relevé.
Alors tu as étendu le bras. Celui qui tenait l’arme.
Alors t’as haussé les sourcils.
Alors t’as caressé la détente de l’index.
Alors tu t’es léché les lèvres en te tournant vers moi. Esquissant ce qu’il il y a de pire et de plus beau : un sourire.
Alors tu as visé et tu m’as dit « Regarde, Leszek. REGARDE. Un jour, ce sera ton tour. »


« OUI JE TUE MAIS JE SUIS AUSSI UN MEC ARCHI-DRÔLE, POUR BLAGUER JE DIS À MES OTAGES QUE JE LEUR LAISSERAI LA VIE SAUVE. »


Alors t’as tiré.
Et pas une fois.
Et pas deux fois.
Et pas trois fois.
Et pas quatre fois.
Mais cinq fois.
Cinq détonations qui ont fendu l’air et qui m'ont fait haïr à jamais le chiffre cinq.


Au nom du père.
Et du fils
.


Tu sais, ma propre version des faits change un jour sur deux. Parfois, je me dit qu’elle n’a pas souffert, ça soulage ma conscience écorchée. Et le lendemain, je me persuade qu’elle a senti chaque balle lui traverser la peau.

La mort est chargée d’une odeur bien à elle, particulière, d’un parfum. Les détonations d’un pistolet, elles, rendent sourd mais pas aveugle, malheureusement. Et le silence. Le silence qui vient après la mort est lourd, pesant. Il fait ployer les dos et les genoux. Tu m’as forcé à regarder la vie qui fuyait de Pirvu, mer de carmin noyant ses cheveux. Et quand j’ai voulu détourner les yeux, de ce macabre spectacle, tu m’as forcé à me mettre à genoux. Tu m’as collé la tête dans la flaque, je m’y suis noyé, j’y ai bu la tasse. Les cheveux de Pirvu étaient rouges et poisseux, son oeil gauche remplacé par un trou béant, son crâne explosé laissant sortir des morceaux de cervelle. C’était chaud et visqueux. J’ai regardé ces morceaux de Pirvu, images imprimées sous mes paupières. Et quand j’ai voulu pleurer, tu m’as dit « tu vas pas chialer non plus . Si tu chiales, je te bute», alors je l’ai pas fait. J’ai barricadé mes larmes. Je les ai mise aux oubliettes. Je ne les trouve plus. Elles ne sont pas ici, pas là bas, ni ailleurs. Tu m’as tout pris, même mes larmes.

Le soir venu, j’ai pas réussi à faire partir tout le sang qui maculait mon visage, ni ce goût métallique au fond de ma gorge. J’ai attrapé une lame de rasoir et je me suis coupé le dos de la main avec. Une entaille nette et profonde, pour que je me souvienne à jamais de ma lâcheté. Je me suis couché et j’ai attendu que le sommeil l’emporte, pour être aussitôt réveillé par les cauchemars. J’ai passé le reste de la nuit à vomir. Toi, t’as continué à dormir sur tes deux oreilles.

Je ne suis pas allé aux funérailles. C’aurait été un affront pour toute sa famille, quand bien même ils ignoraient que j’étais impliqué dans son meurtre. Mon père a fait porter le chapeau sans scrupules à un mec de la bande, se fichant bien de l’envoyer en taule se faire violer par dix mecs jour et nuit. 19 ans, c’est un bel âge pour mourir, non ? J’espère qu’un jour, tu paieras pour Pirvu. Que tu paieras pour Indie. Pour moi. Elle méritait pas ça. Pas comme ça. Pirvu, était gentille et jolie, et toi, tu l’as tuée de la pire des façons. Tu l’as humiliée. Elle est morte dans la peur. Elle est morte seule. T’avais pas le droit. Pas à Pirvu. Je la vengerai.

Parce que tu sais ?
J’avais quatorze ans à mon premier cadavre.
Que je le vois encore et partout.
Tu sais, dans mes cauchemars, des cadavres tombent du ciel.



Amen.



—SZESĆ —

J’avais quinze ans quand tu as commencé à me faire dealer. De la cocaïne, principalement. L’autre partie de ton business. Je faisais le facteur, les livraisons et tu me faisais payer cher si je n’atteignais pas le bon chiffre à la fin de la semaine. J’en ai vendu, de la poudreuse. J’en ai brisé, des destins. J’en ai distribué, des pilules de bonheur éphémère, des nuages de cocaïne et des montagnes de cannabis. Tu m’as sali les mains, avec tout ça. Mais c’était facile. Les clients me contactaient sur un vieux téléphone portable, je les retrouvais, ils payaient et moi, je leur donnais ce qu’ils étaient venu chercher. Leur paradis artificiel. Un moment de quiétude. Toi, moi, on vient des quartiers où les drogués sortent après minuit, ils errent dans les rues en parlant aux étoiles et quand la nuit s’évapore, il ne reste d’eux que des seringues dans le caniveau et des vestiges de vomi sur les trottoirs. Je me souviens, tu m’as toujours dit que les clients ne devaient être que des clients. Pas de sentiments. Fallait rester professionnel. Je m’y suis tenu, tu sais.

Mais, j’ai rencontré Prudencia. Jeune de 18 ans des bas quartiers, aux genoux creux, au visage cireux et terreux. Cheveux corbeaux, longs et raides, frange droite soulignant des sourcils clairsemés. Un fard à paupière rouge enluminant des yeux bruns. Un petit corps maigre et abimé, des bleus sur les avant-bras. Des cicatrices courant le long de ses veines, si on les suivait du doigt, elles atterrissaient toutes sur des culs de sac, des chemins de vie cassés. Prudencia portait des t-shirts délavés et élimés comme les miens. Elle sentait fort le cannabis et la pauvreté. Elle venait souvent me voir. Elle m’arrachait toujours le sachet de coke des mains et partaient d’un pas pressé, faisant claquer les talons de ses lourdes bottes sur le sol. Elle me faisait du charme, elle ne s’en cachait pas. Jeu de séduction. Et tu me connais, tu sais. J’ai le vice facile et j’ai fini par rentrer dans sa danse.

On a baisé, beaucoup. Elle disait qu’à défaut de faire l’amour, je savais baiser. Je restais des heures dans sa piaule crasseuse, à dessiner le creux de ses hanches sous mes doigts. On fumait des tonnes de cannabis, allongés sur le matelas, sans un mot. On n’en avait pas besoin pour se comprendre, tous les deux. Prudencia était toxique et dangereuse. Elle n’avait rien de la candeur de Pirvu, mais je l’aimais bien, je crois. J’aimais nos moments d’ivresse. Nos caresses nerveuses et passionnées. J’ai jamais su quel mot mettre sur notre relation. J’étais ni son pote, ni son dealer, encore moins son mec. On était juste… deux types. Deux anonymes dans l’univers, se partageant des trésors de sensation. On faisait rien de sain, tous les deux. Je la regardais se scarifier sans rien dire. Elle m’aidait à bien aligner la cocaïne sur la table et à rouler une paille. Elle était vicieuse et entreprenante, avide de moi, de nos tièdes baisers.

Tu savais pas tout ça. Ce qu’il y avait entre nous, si tant est qu’il y ait eu réellement quelque chose. Parfois, j’en doute. Plusieurs fois, j’ai essayé de me débarrasser de Prudencia, pour son bien et le mien. Mais nous étions condamnés à toujours se retrouver, pour se supporter plus violemment encore que la fois précédente. Et pourtant, je connaissais rien de sa vie, de son historie et pour être honnête, ça ne m’intéressait pas. J’étais juste là pour nos moments. Nos moments de douce agonie, de brutalité, de morsures. Nos moments passionnés et intemporels, suspendus au-dessus des temps.

Puis un jour, ils ont tout simplement cessés d’exister.
Je me suis pointé devant son appart, une bouteille de whisky dans la main droite et une petite fiole pleine de comprimés de cocaïne à écraser et sniffer, mais elle n’est pas venu ouvrir. J’ai crocheté la porte et je suis quand même entré. Ça puait l’alcool et le vomi dans sa chambre de bonne. Prudencia était là, dans un de ses t-shirt trop grands, ses jambes nues et maigres étalées n’importe comment. Elle avait l’écume et la gerbe au coin des lèvres, noyée dans une petite mare rouge-orangée. Une bouteille vide sur son lit, et des restes de poudreuse sur la table de chevet. Tu sais, j’ai tout de suite compris deux choses.

Qu’elle venait de crever d’une overdose.
Et que j’avais provoqué tout ça en devenant son dealeur.

Je l’ai tuée, tu vois.
T’as réussi, t’as fait de moi un meurtrier. Un ange de la mort. Et j’ai compris. J’ai compris à quel point je pouvais être dangereux pour mon entourage, pour tout ceux qui avaient le malheur de s’approcher de moi. Comme si avec moi, tout ne pouvait se terminer que dans le sang.

Tu vois, je suis resté digne, j’ai pas pleuré. Je pleure plus de toute façon. Mais je me suis senti con, sale et stupide. Un instant, j’ai eu envie de pousser son cadavre osseux du pied, dans l’espoir de la voir sourire et hurler qu’elle m’a bien eu. Mais elle avait la peau froide et son coeur était inerte sous sa poitrine. Tuée par la drogue. Par nous. Les Mikolajczyk. Une fois de plus. Alors je me suis agenouillé près de son corps et je lui ai demandé pardon. Elle ne m’a pas répondu, bien sûr. Alors j’ai fermé ses yeux grands ouverts qui fixaient le plafond d’un air choqué. Et je suis sorti de l’appartement sans prévenir personne. Je l’ai simplement laissée pourrir sur le plancher jusqu’à ce que l’odeur putride interpelle et que les flics découvrent son corps. Je me suis comporté comme un connard.

J’t’ai pas parlé de l’incident. J’l’ai gardé pour moi et mes cauchemars. Mais sûrement que si je t’en avais parlé, tu m’aurais saigné à mort pour avoir eu une relation avec cette nana. Ou bien, tu t’en serais pris à Indie. L’oisillon blessé, amorphe et malheureux depuis la disparition de sa douce. Tu ignores combien de soir je l’ai entendu pleurer, le mur trop fin pour cacher les sons qu’il étouffait dans l’oreiller. T’ignores à quel point ça m’a fendu ce coeur que j’ai longtemps cru totalement en pierre.

Alors je t’ai toujours caché la mort de Prudencia, c’est vrai. Je sais très bien ce que tu aurai fait si tu l’avais su. Où du moins, je l’imagine. T’aurais fait du mal à Indie, mon talon d’Achille. Et je voulais plus qu’il souffre, qu’il pleure. J’voulais dessiner un sourire au crayon d’couleur sur ses lèvres, effacer les larmes, les grimaces. J’voulais revoir l’étincelle au fond d’ses yeux, son p’tit coeur pétillant et tout content d’être en vie.






Jazz L. Mikolajczyk
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posté
le Sam 5 Mai - 12:05
par Jazz L. Mikolajczyk
Au nom du père




—SIEDEM —
« Les joints c’est pour empêcher les larmes de couler. »


Il y a un dicton que tu m'as souvent recraché à toutes les sauces : tel père, tel fils. Comme si tu me condamnais à devenir comme toi. Tu me disais parfois : « Les fils de médecin deviennent médecin, les fils de jardinier deviennent jardinier, les fils de pédale deviennent des pédales et les fils de voleur deviennent des voleurs. C’est ce que tu seras. » Alors inconsciemment, j’ai toujours su que je ferai comme toi, que je ne pourrai pas me contenter éternellement de rester à l’écart du danger en faisant le guet dans la voiture, avec Filip. Mais c’aurait été paradoxal. Tu ne m’aurais pas appris à me déplacer silencieusement, crocheter les serrures et ne pas laisser d’empreintes de doigts, si mon destin avait été de poireauter dans une voiture aux fauteuils défoncés.

Tu sais, j’avoue, il y a un truc sur lequel je suis d’accord, c’est que le vol est un art. Crocheter les serrures aussi. Tout le monde est capable de le faire, avec un peu de mauvaise foi et d’entraînement, mais plus rare sont les gens qui n’ont besoin que d’un battement d’aile de papillons pour ouvrir des royaumes. Une serrure classique, c’est composé de goupilles, 5 ou 6 en théorie, elles sont coupées en deux, les actives et les passives. Quand on déverrouille une serrure, tout ce qu’on fait, c’est aligner les goupilles sur la ligne de césure. Et en fait, le truc, c’est que c’est impossible de réaliser une serrure parfaite, un alignement idéal entre toutes les goupilles, c’est techniquement irréalisable. Alors les voleurs dans trempe, ce qu’ils font, c’est profiter de cette faiblesse, enfoncer les goupilles une à une et reproduire la rotation d’une clé. Ça, c’est la technique la plus simple, en réalité, il y en a plein d’autres. Il y a le bumpkey, c’est plus compliqué à maîtriser, seuls les doigts agiles et entraînés y arrivent. Ça repose sur la transmission d’énergies entre les goupilles actives et passives. On utilise un tournevis, une clé en 999 pour la passer dans la serrure et on donne des coups de tournevis dans la clé pour faire sauter les goupilles. C’est possible que si le dents de la clé sont bien creusées. Ça a l’air compliqué, dis comme ça, mais ça s’apprend vite et c’est pratique de savoir ouvrir une porte sans avoir besoin de clés. Même quand c’est pas à but criminel. Vous vous faites pas enculer par un serrurier et ses tarifs hors de prix quand vous êtes bloqué devant chez vous, déjà. Pour les codes numériques, c’est plus chiant. Soit faut espionner jusqu’à trouver la combinaison, soit avoir un putain d’oeil de lynx, remarquer les touches les plus utilisées sur le clavier, c’est quand on passe délicatement le doigt, on voit que certaines touches sont plus enfoncées que d’autre. Bref, c’est ça que j’apprenais quand j’allais pas en cours, c’est à dire à peu près tous les putains de jours. Tu m’apprenais aussi quelles pièces fouiller en premier, où les gens avaient tendance à mettre les objets de valeur. Tu m’expliquais les marchandises que les receleurs préféraient écouler.

Et un jour, tu es venu me trouver, avec un autre de tes sourires à vomir. Tu m’as balancé une épingle à cheveux, un sac de sport noir et gris, des gants et tu m’as dit que ce soir, ce serait mon tour, que je ne resterai pas dans la voiture. Alors j’ai attendu que la journée passe, écoutant Indie tenter de me convaincre de ne pas il y aller. Mais à vingt-heures, j’ai enfilé ma veste en cuir usée sur mon pull noir et je t’ai rejoint à l’adresse que tu m’avais indiquée. Vous fumiez des joints, totalement déchirés, en m’attendant. C’était censé être facile. C’est ce que ça tu m’as dit. Menteur. Menteur. Menteur. Menteur. Menteur. Menteur. Menteur. Menteur. Sur le papier, c’est vrai que ça avait l’air simple, j’avais le profil pour réussir. Il me suffisait d’entrer, prendre ce qui m’intéressait et repartir. Pour voler, il suffit de ne pas avoir de scrupules, d’avoir l’oeil affuté, d’être rapide et de savoir s’effacer. Et moi, je suis un portrait inachevé, la société refuse de me voir, j’ai jamais eu besoin d’apprendre à me faire oublier puisque je le suis depuis le jour où je suis né. J’suis invisible et pourtant sismique.

J’ai attendu avec toi et tes amis jusque vingt et une heures. Puis, les propriétaires de la maison ont fini par sortir. Direction une de ces soirées vernissages merdiques ou le champagne coule à flot et où les riches se trimballent avec des chaussures cirées à leur propre égo. Les hommes arborent leur plus belle cravate, qu’ils devraient utiliser pour se pendre plutôt que se vanter de leur statut social. J’ai regardé la belle voiture noire disparaître dans l’allée et quand elle a tourné au coin de la rue, tu m’as frappé l’épaule en me disant d’y aller. Je l’ai fait. Je n’avais pas le choix, après tout.

M’introduire dans la maison, ça ne m’a pas pris plus de deux minutes.
À l’intérieur, le sol était pauvre et ça sentait les produits de nettoyage, pas le tabac froid, l’alcool et la dépression.Il y avait des meubles vernis en haut stuc, du bois laqué, du marbre, des statuettes en or, une fontaine, de luxueux canapés en cuir, de beaux miroirs ciselés de sculptures, beaucoup trop de fioritures, des tableaux et un grand piano blanc. Il y avait aussi une cave à vin, un énorme chat affalé dans un fauteuil crème, une télé qui devait valoir son pesant d’or, de la porcelaine sur le buffet. C’était pas mon monde, encore moins le tien. Alors j’me sentais mal à l’aise, sensation d’être un imposteur, de ne pas être ma place, encore moins que d’habitude. Dans la maison, on n’entendait rien, surtout pas mes pas feutrés. Grâce à toi, j’ai toujours su me déplacer silencieusement. T’as toujours été doué pour le silence, même si tu passais ton temps à hurler. Toi, moi, quand on nous attend arriver, c’est que c’était volontaire de notre part. C’est pratique pour les coups bas.

Après avoir repéré les pièces, j’ai fini par jeter par terre le sac ouvert sur mon épaule. J’ai rajusté mes gants et je me suis emparé de tout ce qui se revendrait. Et mon Dieu, il y en avait, des richesses et des trésors. De l’argent en liquide, des bijoux, de l’argenterie, des produits high-tech dernier cri. C’était facile. Presque trop. Rien n’était caché. Les riches sont bien trop heureux de l’être pour ne pas le partager avec les bouseux du monde. Ils aiment montrer qu’ils existent. Qu’ils vivent. Alors ils s’affichent en fioriture sur les murs. Ils font exprès de laisser traîner des tas de bibelots ramenés de somptueux voyages, des écharpes brodées à leurs initiales… Alors que chez nous, sur les murs, il n’y avait rien de plus que des fissures, des taches à cause de l’humidité, et des minuscules gouttes de sang, vestiges d’anciennes danses. J’ai méticuleusement continué mon exploration du rez-de-chaussée avant de monter le bel escalier. À l’étage, j’ai commencé par la chambre de parents. J’ai trouvé des tonnes de bijoux, de bracelets en or, en argent, en nacre, de bagues avec des pierres précieuses, de montres et de parfums de luxe. Toutes ces choses qui font qu’il y a des classes sociales, qui nous séparent les uns des autres. J’me souviens, quand j’allais encore à l’école, tous les gamins disaient qu’ils voulaient être riche. Quel ennui. Les riches se font tellement chier qu’ils multiplient les activités ridicules au nom scientifique imprononçable. Alors je regardais ces gosses en riant sous cape en me disant qu’ils ne comprenaient rien à la vie, même si au fond, moi non plus. Alors qu’au fond, j’pense que j’ai toujours été le premier à rien y capter. La vie, elle est éphémère. C’est un instant fugitif, peut-être même plus que le présent. Après tout, c’est quoi le présent ? Rien ? À peine un millième de secondes. Quand vous parlez, ce que vous dites est déjà passé. C’est pour ça qu’on vit dans le passé et que moi, je vois des cadavres tomber du ciel. La vie, c’est une course à reculons.

Tu sais, pendant que je faisais le tri dans les affaires des parents, j’arrêtais pas de me poser des questions. Est-ce que ça allait être ça ma vie ? Le vice ? L’illégalité ? Le trafic de stupéfiants et d’objets volés ? Une vie qui commence quand les flics vont se coucher et que les artistes de rue se réveillent pour taguer les murs et le bitume ?

Le casse était presque terminé. Il me restait plus que dix minutes sur le minuteur. Il ne me restait plus que la salle de bains à dépouiller de ses biens. Mais j’ai entendu ce bruit. Répétitif. Pénible. Ça venait pas de l’extérieur, ce n’était ni les ronronnements d’un moteur ou les claquements de talons aiguilles sur les dalles de l’allée. Ça venait de l’intérieur. Tu sais, c’est là que j’ai compris que je n’étais pas seul. Je me demande ce que tu aurais fait à ma place ? Est-ce que tu te serai contenté de partir, sans te retourner ? Tu vois, comme j’ai la haine, j’aime dire que c’est de ta faute. Tu m’as jamais appris quoi faire en cas de force majeur. Alors j’ai improvisé. J’ai composé ma propre partition. Et peu importe à quel point elle sonne foireuse, j’peux te dire que sur le coup, échapper à ton joug était clairement libérateur.

J’ai écouté les grincements, la pote qui s’ouvrait à l’agonie. Les bruits de pas sur le pallier. Ils étaient engourdis, mais légers. J’ai pas sursauté lorsque la gamine s’est plantée devant moi. Visage rond et encore endormi. Cheveux bruns ébouriffés, longs cils de poupée. J’sais pas, elle devait avoir entre huit et dix ans. Elle portait un dauphin en peluche sous le bras et ses petits doigts s’enfonçaient dans la mousse de l’animal. Sans un mot, j’ai terminé ce que je faisais, j’ai fermé le sac et je me suis vivement redressé, l’écrasant de toute ma hauteur. Pourtant, elle n’a pas semblé inquiète. Plutôt curieuse. Moi, je la dévisageais. Je la regardais comme on regarde le monde. Curieusement. Un peu inquiet. Une panique dissimulée sous les relents de haine et toute une avalanche de sentiments négatifs. Pourtant, tu sais, je m’en souviens, tu m’avais dit qu’il n’y aurait personne dans cette maison, que ce serait simple et aujourd’hui, je me demande si tu avais prévu tout ça, ou si tu t’es simplement trompé dans tes calculs. Je te poserai la question, avant de te coller une balle entre les deux yeux et de te tuer.

J’me souviens que trop bien de la façon où elle a penché la tête sur le côté. Elle a demandé : « elle est où ma maman ? » Qu’est-ce que j’en savais, moi, putain ? J’connaissais pas sa mère, pas plus que je connaissais la mienne. Mais surtout, ce qui s’est gravé dans mes tympans, c’est sa p’tite voix claire et innocente, agaçante aussi, typique des enfants. Sur le coup, je suis resté perplexe, les bras ballants et je me suis contenté de la suivre des yeux quand elle s’est éloignée pour allumer la lumière sur le pallier et y voir plus clair. Elle est revenu vers moi le menton levé, geste de snobisme sûrement emprunté à ses parents. Moi, j’en ai profité pour mieux graver son visage dans mon esprit. Ses traits étaient trop fins, sa bouche grossière mais elle avait des yeux magnifiques. Intenses et profonds. J’avais le coeur qui battait, la respiration rongé par le stress et il a suffi que je pense à Indie pour que mes battements reviennent à la raison. Mais la raison, c’est tout ce qui me manquait à cet instant.

« Pourquoi tu es ici ? » a insisté la gamine. Elle était curieuse, pas terrifiée. Elle devait me prendre pour un de ces bouseux. Pas de quoi s’inquiéter. C’est pas les bouseux les plus dangereux, juste les gens malheureux. Moi, j’étais les deux.
« Contente-toi de dégager. »
Ouais, dégage.
Dégage, même si tu es chez toi.
Dégage et ne le dis à personne.
Dégage et ne fais pas de bruits.

Tu sais, pendant ce face à face, je me suis demandé si toi, à ma place, tu aurais été capable de la tuer pour t’en sortir. Puis je me suis souvenu que tu faisais toujours passer ta sale gueule avant moi, avant maman, avant Indie, avant tes potes, avant le monde entier. Je me suis rappelé que depuis notre naissance, tu nous tuais à petit feu, Indie et moi. Alors j’en ai conclu que ouais, tu aurais buté cette gamine sans une once de regret. Gamine qui commençait désormais à me fixer de travers. Ça ne m’a pas perturbé. C’est tout ce qu’on récolte, les regards noirs, quand on porte le sceau des Mikolajczyk.
« Je vais appeler mes parents. » qu’elle disait avec un air de défi dans sa voix d’enfant, comme si pour tout cela, ce n’était qu’un jeu. « Ta gueule et r’tourne te coucher. » c’est ce que je lui ai grogné. Un avertissement qu’elle a eu tort d’écouter. Elle a commencé à dévaler les escaliers, direction le téléphone dans l’entrée. Je l’ai suivie dans les escaliers, gangrené par une colère sourde se disputant à des vestiges de panique. Ça transpirait par tous les pores de mon être.

Ça n’aurait pas dû se passer comme ça, tu sais. Ça n’aurait pas dû. J’te le jure. Et encore moins à cause du gamine sérieusement bien contaminée par le virus appelé snobisme. Et, avant même que j’en esquisse la pensée, je l’ai fauchée dans les escaliers d’un violent coup de pied entre les omoplates. Elle a roulé dans les escaliers, plongeant en avant jusqu’en bas des marches. Concert de fracas. Puis, elle est restée, immobile. Je suis restée en haut des marches, à la fixer sans comprendre ce que j’avais fait et en observant ses cheveux étalés, j’ai eu l’impression de revoir Pirvu. Alors, à défaut de pouvoir pleurer, j’ai vomi. J’ai continuée à regarder cette drôle d’étoile qui semblait simplement cassée. Et en boucle, dans mes oreilles, le son de ces trente kilos de vie s’écroulant bruyamment. C’est le genre de mélodie qu’on n’oublie pas. Je suis resté incapable du moindre geste un long moment, mesurant enfin la portée de mon acte. J’ai descendu les marches.


Au nom du père.
Et du fils.


J’suis resté planté devant elle sans trop savoir quoi faire. La bouche entrouverte, les mains glacées blotties au fond de mes poches. J’ai fini par contempler mes paumes. C’est à ce moment, que pour la première fois, j’ai eu la sensation de te ressembler, malgré moi et contre tout. Mais je suis quand même sorti de ma torpeur, je me suis agenouillée près de la gamine et j’ai posé deux doigts tremblant contre son cou. J’ai appuyé pour sentir son pouls.


Et du Saint-Esprit.


Elle vivait.


Amen.



Elle vivait, putain. Et j’te dis pas le putain de soulagement qui m’a envahi, ça faisait comme une grosse boule au-creux de mon estomac. Alors à contre-coeur, j’ai fini par sortir mon téléphone et je t’ai appelé. Je t’ai tout déballé d’une voix terne et monotone, comme si je ne me sentais pas concerné par tout ce qui venait de se passer. T’es arrivé en trombe contre les murs, tu m’as envoyé valser contre les murs et contre tes poings. T’as appelé les flics, les urgences, tu t’es fait passer pour un héros et t’as pas hésité à me condamner. Moi. Ton fils. Parce que après tout, t’en as jamais rien à eu à foutre de moi. Et quand les flics m’ont embarqué, poings liés, tu m’as souri.

J’avais quinze ans.
Ton sourire, c’était l’Enfer.


—OSIEM —

Trois ans.
Tu sais à quel point c’est long, trois ans ? J’vais te dire à quel point trois ans, ça passe lentement, à quel point on a l’impression que les secondes s’effeuillent au compte-goutte. En trois ans, le monde a le temps de courir à sa perte, tes proches ont le temps de crever vulgairement au fond d’une ruelle et toi aussi, t’as le temps de mourir. Tu contemples le monde par la fenêtre crade, et c’est un peu givré, un peu flou, tu vois mais tu ne regardes pas, alors tu te demandes ce qui a changé. Les décors, la politique, les magasins, les gens… Tout change. Le monde ne nous attend pas. Jamais. C’est à nous de le suivre, de marcher à son rythme, sous peine de trébucher, voire se casser la gueule.

Trois ans de haine.
Trois ans de colère.
Trois ans à te haïr. Parce que si jamais t’as oublié, j’te haïs. Tellement que ça m’fait mal.
Trois ans entouré de gamins capricieux, colériques, en colère, brisés, instables, perdus, mal-aimés, énervés, en furie, paniqués, au fond du trou, paumés, fatigués, en lambeaux, rongés par un mal qui nous gangrène tous, tumeur muette, cancer silencieux. Trois ans enfermé loin des autres, loin de ceux qu’on aime et de ceux qui nous font du mal. Trois ans pour nous remettre sur le droit chemin, comme disait madame la juge. Même qu’on devait tous le prendre pour une putain de chance ! Mais moi, j’ai jamais eu de chance, tu sais ? Une chance de quoi, sérieux ? De s’racheter une conscience ? De s’acheter une conscience, carrément ? Putain de mensonges. Les éducateurs, les juges, ils disent qu’ils nous comprennent, qu’ils sont là pour nous aider, qu’après, on ira mieux, que le monde voudra enfin de nous et arrêtera de nous regarder de travers. C’est que des mensonges. Ces types qui se disent gardien de la paix, garant d’un monde meilleur, ils mentent. Tellement que leur nez s’allonge jusqu'à en devenir plus grand que ma bite. Ils disent qu’on est enfermés pour notre bien, parce que le danger c’est nous-même. Qu’on doit travailler. Se recentrer. Qu’on sera de bons citoyens, capables de s’insérer dans la société, de trouver un boulot honnête, de fonder une famille, de vivre heureux, esclave du système et de crever tout fripé à 80 ans dans le tombeau familial. Que des conneries. Mais ceux qui mentent, ils font tout pour qu’on y croit. Alors j’avoue que j’y ai cru. Les autres aussi.

Trois ans.
Trois ans sans voir de nanas. Et pourtant, je m’étais habitué à la chaleur éphémère d’une étreinte chaude et passionnée. Comme toi, j’ai aimé et j’aime les corps, les formes, les peaux et les couleurs. Je caresse, je mords, je passe et je jette.

Trois ans.
Trois ans à apprendre et réapprendre. Des gros yeux à chaque fois que je ne disais pas merci, mais spoiler, je le dis toujours pas. Il y a des mécanismes et des habitudes trop bien gravés dans les moeurs et l’épiderme pour partir.

Trois ans.
Trois ans à devenir mon propre Babylone. À l’abri dans ma prison mentale, mon ghetto spirituel. Corruption. Dépravation. Décadence. Prison morale. Babylone, c’est moi et c’est toi aussi.

Trois ans.
Trois ans loin de toi. Ça ne m’a pas manqué. Trois ans de maman loin de maman, ça ne m’a pas manqué non plus. Mais trois ans Indie putain, c’était l’Enfer. La pire des punitions. J’me suis accroché à son image et son souvenir pour me lever chaque putain de matin, pour avoir une raison de continuer à vivre cette vie désastreuse qu’est la mienne.

En taule, centre de détention pour mineurs si vous voulez avoir l’air politiquement correct, on suivait des cours et les profs levaient les yeux au ciel en douce quand ils voyaient toutes les fautes et les erreurs sur notre feuille. Clairement, ils étaient affolés par notre manque d’éducation, de valeurs, de savoir-vivre, de connaissances, de culture générale et je suppose qu’il y avait de quoi. Après les enseignements, il y avait les apprentissages. Des métiers merdiques aux noms qui puent la crasse, mais qui s’insèrent bien en société, askip. La plupart étaient des métiers manuels, pour nous apprendre à travailler notre patience et développer notre sensibilité. Mais la patience et la sensibilité sont des qualités difficiles à avoir pour les petits rats, les gamins des rues qui ont grandi dans l’ombre d’une famille inquiétante, qui ont été élevé dans les coups et la brutalité. Enfin, c’est comme ça que j’ai commencé la sculpture. C’est comme ça que j’ai rencontré des gamins de mon âge, aux histoires tout aussi nazes que la mienne. Il y avait ce type de seize ans qui avait tabassé son propre père, un autre qui avait essayé d’égorger sa mère et il y avait moi, condamné pour avoir envoyé une gamine dans le coma, puis dans un fauteuil, paraplégique à vie. Jambes incapables de réagir, jambes incapable de remarcher. Esprit cabossé à jamais, à cause de moi. Il aurait mieux fallu qu’elle crève et que je me tue. Les choses auraient été plus simples. Mais elle n’est pas morte et moi non plus, alors tous les deux, on essaie de vivre, je suppose qu’on fait au mieux.

En trois ans, j’vais pas t’mentir, j’ai jamais entendu parler d’toi ou d’maman. Et ça m’a pas manqué. Par contre, je me suis battu un autre incalculable avec les autres mecs. Le gars qui dormait avec moi passait sa vie à se branler. Un jour, il m’a embrassé et je l’ai laissé faire. Si tu savais tout ce qui s’est passé entre nous. Je suis sûr que tu me tuerai. Mais ton air dégoûté me ferait bander.

Mais le plus pénible, outre l’absence d’Indie, c’était les rendez-vous avec le psychologue. Clairement, pour être psy, faut avoir une sacrée vdm. J’sais pas comment on peut kiffer s’immiscer dans les secrets et les pensées les plus intimes des autres. J’ai toujours eu l’impression que le psy du centre n’en avait rien à foutre de ma gueule et se contentait d’attendre sa paie à chaque fin de mois. Alors moi, je me foutais aussi de sa gueule. Il ne m’a en rien aidé à avancer sur mon petit chemin personnel. Par contre, il m’a appris à mentir et avoir l’air crédible. Lui dire ce qu’il avait envie d’entendre.


✬✬✬
16 ans


« Qu’est-ce que tu vas faire en sortant ? »
« Avancer. Loin de mon père. Retrouver Indie. »
Il me manque, Indie.
« Tu vas reprendre tes études ? »
« Non, je ne suis pas fait pour les bancs, les heures de cours et les salles de classe. »
« Et une formation professionnelle ? Tu aimes bien la sculpture, non ?
« J’ai pas envie. »
« Pourquoi tu n’en as pas envie ? »
« Je sais pas, la flemme. J’ai déjà la flemme d’exister alors la flemme de bosser, ça me semble inévitable. »
« Tu as des projets ? »
« Nan. »

« Tu t’ennuies ici ? »
« Je m’ennuie. »

« Es-tu fatigué ? »
« Un peu. »

« Es-tu énervé ? »
« Ouais. À fond. »
« Tu vas mal, Jazz. »

✬✬✬
17 ans


« Tu continues à te brûler ? »
« Ouais. »
« Pourquoi ? »
« Pour toutes les fois où j’ai eu l’impression de cramer, d’avoir les yeux brûlés par toutes ces merdes que j’ai vu. »
« Tu penses encore à Pirvu ? »
« Bien sûr. »
« Elle te manque ? »
« Mais elle ne me quitte jamais. »

« Est-ce que tu voudras reparler à ton père ? »
« J’en sais rien, putain. »
« Il te manque ? »
« Lui non plus ne me quitte jamais. »

« Qui est-ce que tu iras voir en premier ? »
« Mon frère. »
« Il te manque ? »
« Oui. »
« Et ta mère ? »
« Vivre sans elle, c’était vivre avec elle, le manque c’est une normalité avec elle et c’est quand elle donnait l’impression d’être présente que rien n’était à sa place. »

« Tu fais des cauchemars ? »
« Je ne dors presque jamais. »
« Et quand tu dors ? »
« Je vois mes rêves se barrer, mes cauchemars s’installer. »
« Il y a quoi dans tes cauchemars ? »
« Moi. »

« Comment tu te sens ? »
« La Faucheuse me salue de l’autre bout de la rue. »

« Tu prenais de la drogue ? »
« Ouais. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu'on me disait de le faire. »

« Es-tu énervé ? »
« Ça dépend. »
« Tu progresses, Jazz. »


✬✬✬
18 ans


« Tu sors bientôt. »
« Je sais. »
« Tu es content ? »
« J’en sais rien. »

« Qui c’est que tu iras voir en premier une fois dehors ? »
« Sûrement mon frère. »

« Tu veux reparler à ton père ? »
« Aucune idée. On verra. »

« Qu’est-ce que tu feras après ta sortie ? »
« Chercher un taf. »
« Finalement tu veux travailler ? »
« C’est ce que me demande la société.
En sortant, fils de pute, j’irai baiser tout le monde à commencer ta mère. Ensuite, je m’exploserai le nez dans des montagnes de cocaïne, je fumerai des cigarettes jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer.

« Tu vas parler avec cette petite fille… Lorcia ? Tu vas essayer de la voir ? »
« Si elle le veut. »
Non jamais, je suis trop lâche pour me prendre ma connerie à la gueule et la voir, ce serait comme une provocation, me souvenir de pourquoi je suis ici et je n’aurai qu’une envie, c’est de jeter son fauteuil roulant du haut d’une falaise.

« Tu vas bien ? »
« Je vais mieux. »
C’est toujours un peu plus pire, en vrai.

« Tu es énervé ? »
« Je suis calmé. »
« C’est bien, Jazz. »
Es-tu énervé ?
ES-TU ÉNERVÉ ?
Je suis furieux, putain.
JE SUIS FURIEUX. FURIEUX. JE VEUX FRAPPER. JE SUIS FURIEUX.
La fureur, la fureur.


En sortant, j’étais furieux, en guerre contre le monde. Prêt à briser des destins, à niquer le monde avec mes petits doigts. J’avais l’impression d’avoir été manipulé, d’avoir tout perdu. Cette fureur, elle boue sous mon épiderme. Je suis en colère. Tu m’as mis en colère. J’aurai pu étrangler le premier venu, devenir celui dont j’ai toujours eu peur, et tout ça par ta faute. J’te hais. J’te hais tellement et j'le dirai jamais assez. T’entends ? J’te hais. J’te hais. Je hais celui que je suis devenu. Je hais ma tronche et mes taches, tu m’as si souvent rabaissé. Alors j’ai décidé de commencer les tatouages, ma thérapie personnelle. Et j’ai aimé ça. Mais le reste, j'l'ai haïs. Sauf Indie, mon trésor, mon chéri.


—DZIEWIĘĆ —

Tu m’as cueilli à la sortie du centre.
Tu m’as cueilli comme si de rien n’était, comme si ce n’était pas à cause de toi et pour toi que je venais de passer trois ans au placard. Tu m’as pris par l’épaule et tu m’as embarqué dans la voiture, la même qu’il y a trois ans. Je t’ai suivi parce que de toute façon, j’avais nulle part où aller. Alors on est rentré à la maison et j’ai réalisé que maman était plus là. Elle s’est barrée, que tu m’as simplement dit en haussant les épaules. Elle a disparu comme un livre brûlé, il ne reste d’elle que quelques traces sur les murs et quelques souvenirs dilués dans les mémoires. Elle n’a pas laissé de mots, de lettres parce qu’au fond, les explications, on les connaissait tous. Tant mieux. J’espère que ça va. J’espère que ça ira.

Mais tu sais, le centre de redressement m’a fait comprendre une chose : à l’ombre ou dehors, on est jamais libre, c’est rien de plus qu’une putain d’illusion. Toujours traqué, toujours parqué. Trumanshow, la vie est une télé-réalité, un sketch, sauf que les murs sont pas en cartons et que c’est pas un jeu, c’est une réalité amère qui reste comme un vieux tatouage.

Indie vivait toujours à la maison.
Et le revoir… le revoir a probablement été le plus beau moment de ma vie. J’oublierai jamais son sourire, le soulagement qui a peint ses traits. Il m’a pris dans ses bras, si fort, il aurait pu me réparer. Alors moi aussi, je l’ai enlacé. Il m’a demandé de lui promettre de ne plus jamais l’écouter, alors je l'ai regardé d’un air ennuyé, parce que les promesses, j’ai jamais su les tenir. Je tiens pas ma parole. Je suis un menteur. J’ai pas le sens de l’honnêteté. Mais, je lui ai assuré que je ferai de mon mieux. La nuit est arrivée, on s’est endormi dans le même lit, vautrés l’un sur l’autre comme quand on était gosse. Toi, me bavant sur le t-shirt et moi torturé par mes cauchemars, comme d’habitude. Mais pour rien au-monde, j’aurai voulu que ce moment soit différent. Il était juste parfait, unique, intense et merveilleux, exactement comme ce à quoi je m’attendais. Indie, mon trésor, mon éclipse. Mon morceau d’étoile. Mon frère, mon souffle, ma vie, ma raison d’être. Ce moment suspendu a pris fin au petit matin, quand tu es venu me tirer du lit.

Alors j’ai repris le trafic en ta compagnie.
Notre sale business. Le vol, le trafic de drogue… Il ne m’a pas fallu longtemps pour retrouver l’expérience que j’avais perdue, enfermé entre quatre murs. Et je sais que j’étais doué. Plusieurs fois, je t’ai surpris à m’observer, t’avais l’air impressionné et méfiant, comme si tu flippais que je te vole ta place et peut-être que j’aurai dû te défier en combat à mort. Te buter. Tout le monde aurait été soulagé. Même les flics, j’en suis sûr. Mais j'ai pas osé. Parce que tu sais, tu m’as toujours fait flipper.

À force de tourner autour des substances illicites, j’ai fini par y plonger la tête la première. Je me suis mis à tasser et sniffer la neige n’importe où, pourvu qu’elle m’emmène. Je me suis mis à avoir les vaisseaux nasaux défoncés, comme tout bon cocaïnomane qui se respecte. Je suis devenu un zombie. J’me suis noyé dans les piqûres de bonheur éphémère.  Aux promesses si fausses qu’elles font saigner les oreilles, pourtant, elles sonnent juste sur le moment. J’ai pimenté ma vie monochrome avec des petites pilules colorées. Ma langue connait aussi bien la texture des buvards de LSD que la courbe d’un sein et la chaleur moite des baisers. Le déséquilibre est devenu ma normalité. Même plus la sensation de tête qui tourne comme la Terre. Mais de toutes mes expériences, je n’ai gardé qu’une seule chérie. Dans ce monde tout de rage et de haine, le seul moyen de se couper, de se déconnecter des réalités, c’est une bonne piqûre de bonheur, un aller-retour pour le paradis. Héro, amphét, les anges de nous autres, les tarés, les drogués, les déchets de la société. Mais pour l’éternité, la cocaïne sera ma chérie… elle est… un cran au-dessus ! J’l’aime jusqu’au soleil, les autres, ça va, j’peux les kiffer jusqu’à la lune mais notre amour ne va pas plus loin, on a pas passé de contrat de mariage. C’est ma chérie, ma princesse, mon amour. Un engagement à vie et dans le sang entre nous. Jamais plus je ne vivrai sans elle.  C’est ma poupée, elle est indescriptible. Elle met de la couleur dans mon monde, un coup de pinceau trempé dans la peinture à l’eau, il suffit d’un peu de pluie pour que le voyage se stoppe, que je m’échoue sur les rives, de nouveau confronté à la réalité. Reine cocaïne, je t’aime. J’suis son bouffon, son pion, j’suis à genou devant sa grandeur. Au début, on se croit plus fort qu’elle, en pense qu’on pourra en ressortir tranquille, sans séquelles, d’un simple claquement de doigts. C’est pas vrai. La drogue, elle séduit, parée de ses plus beaux atouts. Et tu l’aimes, sans jamais savoir si ce sera réciproque. Tu l’aimes fort, durement, et t’es prêt à dépenser toute ta paie, pour quelques grammes de plaisir artificiel. Mais qu’importe si elle m’aime pas, la cocaïne et moi, ce sera pour toujours.

Malheureusement, un jour, ma chérie m’a condamné. Transfert qui a mal tourné. Je me suis fait cueillir par les flics. J’ai été coffré pour possession de stupéfiants et j’ai pris six mois de taule dont deux avec sursis. J’avais dix-huit ans et plus rien à foutre dans un centre de redressement pour mineurs. J’ai atterri dans la prison de Katowice et j’ai appris à me battre pour protéger mon cul. Toi, t’es jamais allé en taule. T’as toujours été assez malin pour contourner le système et envoyer tes amis à ta place. Monstre cruel.

En sortant, j’ai disparu de la circulation et j’ai quitté ta bande, malgré tes menaces. J’t’ai fait un fuck et je suis parti. Indie m’a suivi. Nous deux, on se suivra jusqu’au bout du monde.


— DZIESIĘĆ —

J’ai replongé aussi sec dans l’addiction à la cocaïne a ma sortie de prison. J’ai quitté la bande, mais pas l’attrait de l’argent sale et facile. Ça exaspérait Indie. Tout les deux, on vivait dans un petit appart miteux, qui ne payait pas de mine autant de l’extérieur que de l’intérieur. Les mites fréquentaient les cafards. Mais c’était chez nous et ça, ça n’avait pas de prix. Le sommier grinçait, le matelas puait, les vitres donnaient l’impression qu’elles allaient se briser au moindre coup de vent à chaque fois que la nature dégueulait sa violence contre les carreaux. Il n’y avait aucune décoration, juste des taches de peinture à cause d’Indie, et des tessons de verre à cause de moi. Des restes de cocaïne sur la table basse, une odeur de joint, un cendrier bourré de chimères et de mégots, une odeur de joint se nouant à celle de la puanteur de l’humidité. Des cendres, il y en avait aussi sur le sol et sur mon coeur à l’agonie. Mais aucun phénix. Les phénix, c’est que dans les imaginaires des gens qui croient en quelque chose d’autre qu’en rien. Pourtant, malgré tous ses défauts, on a passé deux ans dans cet appartement. Deux ans où j’ai souffert. Mal au dos, mal au cou, mal aux reins. Pas parce que je me cassais le dos sur des chantiers, oh que non. Juste parce que je ployais sous le poids de ma honte, de mes remords, de mes secrets.

Je passais des vies entières dans cet appart, vautré sur le canapé, dans un t-shirt troué, une cigarette au bec Qu’est-ce que je foutais de ma vie ? Ce qu’on m’a appris à faire : le mal, et voler. Le centre, ça n’a servi à rien, juste à nourrir ma colère, petite plante capricieuse, lianes dangereuses s’enroulant autour de mon coeur.

Un jour, Indie est rentré et j’ai vu à son visage que ça n’allait pas. Qu’il allait forcer le séisme de nos existences, le cataclysme de nos vies entrelacées.

« Je vais me barrer. Je resterai pas un putain de jour de plus dans cette ville de tarés. »
« Tu déménages à la capitale ? Dans une autre ville ? »
« Non Jazz, tu piges pas. Je quitte la Pologne. »
J’avais ri. Ça me paraissait tellement grotesque, tellement déplacé. Penser qu’il est possible t’échapper, c’est comme croire que les licornes, ça existe.
« Tu vas aller où ? En Allemagne ? En France ? En Italie ? En Autriche ? Il te trouvera. »
« J’irai là où il n’osera jamais mettre les pieds. »
« Où ? »
Et je comprenais rien à ses sourires énigmatiques, ça me saoulait.
« Au Japon. »
« … Sérieux ? Dans ce pays de brebis qu’on assassine à grands coups de puce dans le crâne ? »
« Voilà, tu vois ta réaction ? Il ne me suivra jamais. »
« Connerie, il sera toujours dans tes pensées, tu auras sa petite voix dans la tête, celle qui hurle que tu n’es qu’une erreur, qui te rappelle que ton seul tort, c’est d’avoir un jour commencé à exister. »
« C’est pas vrai, Jazz. Ça finira par s’atténuer, avec le temps, avec les efforts. »
« J’te crois pas. » Et j’avais encore ri, nerveusement.
« Et pourquoi pas ? »
« Et Pirvu, tu vas l’oublier ? »
Il s’était tu, un voile était passé devant ses yeux.
« Excuse-moi. » J’avais haussé les épaules, lui aussi et en même temps.
« Tu me suis ? »
De l’espoir au fond de ses yeux, que dalle dans les miens et même dans mon coeur.
« Non. »
« Sûr ? »
« Dégage, Indie. »
Il est parti en claquant la porte.

Non, je ne voulais pas le suivre.
Oui, j’étais un trouillard.
Oui, j’avais toujours peur de toi.


— JEDENASCIE —
"Oh mon Dieu il pleut des vices"


Tu t’appelles Rafal.
Rafal Mikolajczyk.
T'es mon père, que je le veuille ou non. T’es sismique. Dangereux. Violent. T’es une rafale, un ouragan. Un cataclysme, un tsunami. T’annonces les déluges, la fin du printemps, les intempéries. T’es l’incarnation du vice, du péché, de la désolation. T’es tout ce que la bible condamne, t’es le péché incarné et pourtant t’es beau comme un trésor. T’as toujours plu aux femmes, jusqu’à ce qu’elles apprennent à te connaître. T’as jamais pu m’aimer, je crois. Et Jazz encore moins. Je sais pas si t’es né mauvais. J’aime à croire que si. Peut-être que un jour, tu as été innocent. J’ignore ce qui t’a rendu si corrosif et à vif, ce qui t’a donné ce besoin de domination, de t’ancrer dans les chairs et les existences, d’exceller dans le mal, de transmettre des valeurs moisies à tes gosses et à tous ceux qui voulaient bien t’entendre prêcher la bonne parole. Les voisins ont toujours eu peur de toi, de ta barbe grisonnante, de tes cicatrices et de la marque de brûlure à ton avant-bras. Ça t’conférait un air flippant et mystérieux à la fois. Du genre à faire jaser, alimenter les rumeurs.

Tu t’appelles Rafal et ça a été le Déluge a l’instant même où t’es entré dans ma vie. Et quand t’es venu, dans notre appart, ce jour là, j’ai su que t’apportais le chaos et la destruction avec toi, parce que c’est bien tout ce que tu es capable de colporter. T’es entré. Ouragan. D’une rafale, t’as détruit tout ce qu’Indie et moi nous étions acharnés à construire. T’es entré et d’un coup de poing, en une poignée de mots et de secondes, tu as tout brisé. Tout, tout, tout. J’te hais. Papa, si tu savais à quel point j’te hais.

C’était un samedi, j’étais agenouillé devant la table en verre et j’alignais quelques rails avec une vieille lame de rasoir. J’étais seul. T’es entré et t’as fait comme chez toi, balançant tes affaires et ta merde sur la table et les plans de travail. T’as marché direction le canapé, t’as posé ton cul dans l’assise défoncée et Indie est entré à ta suite, visage défait.

« Tu sais ce que je sais ? »
« Nan. »
Si, sûrement.
« Ton frère veut se barrer. »
« Ah ouais, en quoi ça me concerne ? »
« T’es sûr que tu le savais pas ? »
« Ouais. »

À ce moment, j’me souviens bien, tu t’es tourné vers Indie, sourcils froncés, le défiant de mentir. « Il savait ? » Alors Indie a péniblement hoché la tête. Agacé, j’me rappelle avoir jeté un regard noir à Indie. Heureusement pour lui, dans mon coeur fertile par les ronces et les chardons, lui restait l’unique rose blanche capable de s’épanouir. Luciole de ma nuit éternelle.

« Toi aussi, tu voulais te tirer ? »
« Non. »
« Sûr ? »
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Je voulais que tu arrêtes et que tu en viennes au fait.
« J’aime pas la trahison. »
T’as jamais pu nous supporter et pourtant, l’idée qu’on puisse un jour t’échapper te rendait fou. Pour toi, on t’appartient, on est tes chiens.
« Je sais. »
« Indie m’a trahi. »
« Toi aussi, tu m’as trahi et pourtant, j’en fais pas un plat. » J’avais craché.
« Oh, Jazz, je t’en prie, arrête tes conneries d’enfant malheureux. » Jazz, tu l’utilisais que pour m’humilier et ça me faisait un truc, genre vraiment. Comme une insulte, comme un crachat tiède qu’on a le temps de sentir couler le long de la joue. « Grandis un peu, Leszek. » Ça allait mieux, d’un coup. Comme si le mollard était effacé.

Tu m’avais regardé un long moment, puis Indie une seconde et c’était déjà beaucoup.
Puis, il y a eu ton sourire. Celui qui annonce les pires immondices.
« Leszek, est-ce que tu es un bon fils ? »
« Ouais. »
« Tu ferais tout c’que je veux ? »
« Ouais. »
« Tu te souviens de la blonde…"
« Pirvu. »
« Ouais, Pirvu. Ce que j'ai dis avant de la buter ? »
« Tu as dis beaucoup de choses. »
« Que si Indie recommençait à me trahir, ce serait son tour. »
Sueur froide.
« Tu vas pas tuer ton fils. »
« Et pourquoi pas ? Depuis quand tu fais dans les sentiments, Jazz ? »
« Parce que je… Merde. »
« Peu importe, j’vais pas le buter. »
« Ah non ? Quoi alors ? »
Ce serait forcément pire.
« Tu vas faire quoi ? » J’avais répété, face à ton silence pesant.
« Moi, personnellement, je vais rien faire. Mais toi… »
« Quoi, moi ? »
« Tu serais capable de tuer pour moi ? »
« Ouais. »
Non.
Mensonge.
« Bon fils. »
Bon chien.

Tout ce que je t’ai demandé, c’est du temps. DU PUTAIN DE TEMPS.
Tu m’as donné trois malheureux jours. J’ai passé le premier à ruminer des idées noires au fond de mon lit, à imaginer les pires plans pour t’échapper tout en sachant que je n’oserai jamais les réaliser. J’ai passé le second jour complètement stone et défoncé. Sérieusement ? Coller une balle dans le crâne de mon frère. C’est ce que tu m’as demandé, comme si c’était facile d’ôter une vie, d’ôter la vie d’mon étoile, de ma luciole à moi. De mon papillon fou. Tu m’as demandé de mettre un terme à sa vie, donc à la mienne en parallèle puisque on sait tous les deux que sans lui, je meurs. La vie est un suicide, putain de traîne-misère qu’on se trimballe sans trop savoir à quoi ça sert. Le matin du troisième jour avant expiration du délai, j’ai frappé tout ce que je pouvais frapper. Je me suis explosé les phalanges. J’ai détruit tout ce que je pouvais détruire.

J’étais à l’étroit dans ma peau, l’après-midi du troisième jour. J’ai regardé le flingue que j’avais sorti pour le poser sur la table basse. Il était chargé. Une seule balle. Celle qui tuerait mon sang, mon frère. À dix-sept heures, Indie et moi sommes sortis sans un mot et on a pris la voiture. Il m’a souri tristement, j’ai eu l’impression que nous étions comme des goupilles parfaitement alignées. On se comprenait sans les mots. J’avais vingt ans et lui vingt-quatre. Vingt-quatre ans, c’est aussi un bel âge pour mourir, non ? Indie s’est installé côté passager, j’ai pris le volant et commencé à rouler, direction le néant. Où va-t-on pour tuer les gens ? Dans une belle clairière ? Dans un champ de rose ? Directement au cimetière ? Au funérarium peut-être ? Dans l’arrière-cour d’un hôpital ? Je me suis arrêté sur un petit chemin de campagne et j’ai appuyé la tête contre le dossier de la voiture en soupirant. Il y avait un poids dans mon bide, pire que l’océan tout entier. Mon frère, il était blanc comme la mort qui serait bientôt sienne.

« Je suis désolé. » C’est ce qu’on a dit en même temps.
« Ouais, hein ? »
« T’avais raison Jazz, on pourra jamais fuir. » Il a regardé le flingue posé sur mes genoux et l’a effleuré d’un index effrayé, tremblant plus que de raison. Et moi, j’ai gardé les mains crispées sur le volant.
« À quoi tu penses, Jazz ? »
« À rien. »
« Tu me laisses sortir cinq minutes ? »
« Faire quoi ? »
« Prier. »


Au nom du père.


« D’accord. »
Cinq minutes plus tard, il était revenu.
« Fais-le, Jazz. »
« Ça a l’air tellement simple, dis comme ça. Je veux pas devenir un tueur. »
« C’est notre père, le tueur. »
« Je vais le devenir. »


Et du fils.


« Jazz, fais-le. Ce sera pire, sinon. » Il avait l’air résigné. Si courageux, mon frérot.
Je pleurais en silence parce que mes larmes ne savent plus comment couler.
J’ai attrapé le flingue. Je t’avais déjà vu faire. Une simple pression, puis mon Indie ne serait plus qu’un énième cadavre. On se demande souvent ce qu’on ferait, si on était dans ce genre de situation, obligé de donner la mort et au fond, y réfléchir ça ne sert à rien, le vivre, ça change tout. Plus rien n’a de sens, le monde devient atrocement silencieux.

Presser sur la détente ?
Abdiquer ?
Retourner l’arme contre soi ?
Jusqu’au dernier moment, vous doutez. Et peu importe le choix, vous le regretterait.

J’suis resté un long moment immobile sans savoir quoi faire.

« Jazz, Jazz, Jazz. » Et mon frère qui me suppliait. Il y avait sa volonté qui s’effritait, micro particules dans l’air invisible.
« Indie, je suis désolé. »
« Je sais, moi aussi. »
« Dépêche-toi Jazz, parce que je te jure que je n’en peux plus. »
« D’accord, ok. »

J’ai attrapé le flingue.
J’ai soupiré. Vide dans mon coeur, dans mes poumons, encore une fois, cette sensation familière de me noyer, d’avoir d’autres images horribles brûlées sous mes paupières.


Une détonation.
Bang.


Cette même odeur dégueulasse d’air brassé et de cramé. Tellement violent, je suis resté sourd quelques minutes. L’image de mon frère avec du sang sur son beau visage, à cause de la vitre explosée par l’impact de la balle, je m’en souviendrai toute ma vie. Traumatisme. Tu m’as traumatisé, tu entends ? Tu m’as demandé la seule chose dont j'étais incapable. Donc je serai toujours incapable.

« JE CONNAIS MIEUX LA FAUCHEUSE QU’UN INFIRMIER EN SOIN PALLIATIF. »

OK.
La vérité ?
J’ai tiré dans la vitre.
Je pouvais pas t’écouter, tout mais pas ça, je pouvais pas faire ça et même si je ne l’ai pas fait, je n’oublierai jamais. La violence de l’instant. La torture émotionnelle. La douleur morale. J’ai mal, si mal. Si tu savais à quel point j’ai mal. Et pour ça aussi, j’te hais. Oh, j’te hais si fort et j’ai mal si violemment, ça m’étrangle. C’est comme si je recevais des milliers de coups de pied dans le ventre, que je vivais chaque jour les pires supplices, que je devais un Tantale ou un Sisyphe.  

« Jazz, pourquoi tu ne l’as pas fait putain ? »
« JE NE PEUX PAS BUTER MON PUTAIN DE FRÈRE. »

Et j’ai hurlé.
Et j’ai donné des coups dans le volent.
Et j’ai tremblé.
Mais je n’ai pas pleuré.
Enfance assassinée, mort-née, en position foetale dans un coin de mon âme, elle a commencé à hurler dans un repli, à frapper, à s’agiter. La respiration qui se bloquait, qui s’asséchait, des larmes invisibles, des tremblements, tout l’air qui se barrait, comme si je me noyais. Ça brûlait, ça brûlait. Une main sur ma gorge qui m’aidait à tout, sauf à respirer. Cette sensation dégueulasse de se noyer dans les abysses, de se battre contre le vide.

« Jazz, respire putain ! »
« Je suis désolé, Indie. »
« Ça va Jazz, ça va. »
Rien n’allait.
Il a glissé une main dans mes cheveux et m’a tenu contre lui. Toute la putain de soirée. « Ça va. »

Je l’ai pas cru, mais j’ai aimé essayé de le croire.
Le soir même, j’étais allongé et malheureux sur le canapé. Dès que je fermais les yeux, j’voyais Indie mort à cause de moi. J’arrivais pas à enregistrer qu’il était là, à mes côtés, que c’était sa main qui caressait mes cheveux et qui me serrait fort comme s’il allait réussir à réparer tout ce que tu as cassé.

« Jazz, il faut qu’on bouge. »
« Hein ? »
« On se tire ? J’ai eu des billets pas cher, on se tire et on emporte rien. On tire un trait, on se barre et tu viens avec moi. Tu n’as pas le choix. »
« C’est une connerie. »
« Quoi qu'il se passe, on fera une connerie. »
« OK. »
Alors, lui et moi, on est parti au Japon.
Alors lui et moi, on est resté au Japon.
Sans même maîtriser la langue.
Sans rien connaître du pays, si ce n’est cet ordinateur de misère que les brebis du pays nomment Incontestable. Indie, il a jamais été clair quant à son point de vue sur l’Incontestable. Il n’a pas baigné dans toute la propagande qui assassine la jeunesse. Il n’a pas de la merde dans les yeux. Mais il est plus sage que moi, ça a toujours été lui le bon, le sage et le patient. Il comprend son rôle et il accepte, il se soumet de bonne grâce sans faire de vagues. Il se soumet sans sourire mais sans pleurer aussi. Moi, je méprise. Je méprise ce système, je méprise chaque putain de Japonais qui croit en sa valeur. Je méprise ces lettres roses, tu vois, qui sèment le chaos sur leur passage, qui ne laissent rien d’autre que de la peur, des larmes. Combien de vies déracinées à cause de ce connard de système ? Combien de gamins mariés à des vieillards avares de chair douce et tendre ? Combien, putain ?


— DWANASCIE —

Tu nous as jamais suivi.
Pourtant, j’ai toujours été hanté par ton souvenir. J'ai l’impression de frôler la paranoïa. Je vois ton visage, partout, dans chaque japonais, dans chaque passant. Chaque visage devient le tien. Mes nuits maudites t’appartiennent. Je t’appartiens encore, peu importe les kilomètres qui nous séparent. Pour soigner ma peur et mon inquiétude, j’ai acheté Kaja, un Berger Allemand, une belle chienne de deux ans. Depuis, elle ne me quitte plus. Elle dort dans mon lit, elle m’attend devant la douche, elle est devenue mon ombre parce que j’ai si peur de te croiser au coin d’une rue. De te voir sourire avant de me tuer. Parce que je sais que c’est ce que tu ferai, si tu me retrouvais. Je t’ai doublement trahi. Je t'ai trahi en épargnant Indie et en fuyant ton emprise. Si tu me trouves, tu m’en feras payer le prix. Comme tu l’as fait payer à Pirvu. Ma belle Pirvu.

Tu sais, la Pologne me manque. Je déteste le Japon, ce pays de bridés bouffeur de chien. À moins que ce soit les chinois, j’en sais rien, toute façon ils se ressemblent tous. Je les déteste d’être si faible, de se soumettre et d’accepter un système chaque jour un peu plus délétère et assassin que le précédent. Je méprise la langue, je méprise les coutumes, je méprise les habitudes, je m’assois dessus. Il y a que Indie et la cocaïne que j’aime.

Alors tu sais, c’est notre héritage familial, le mal. Alors j’ai remonté un trafic avec d’autres étrangers malintentionnés. Autant voire pire que moi. Trafic de drogues et vol. Mes spécialités. J’ai trouvé un receleur. J’ai tissé mon réseau. C’est comme ça que j’ai rencontré Hana. Une pute. Le genre de fille faite pour moi. Elle n’avait de japonaise que le visage. T’aimerais bien Hana. Elle a l’air douce et fragile, mais c’est une putain de masochiste qui s’extasie de toutes ses blessures. Elle aime baiser et j’ai aimé la baiser, tout le temps qu’à duré notre relation. C’était facile. On avait un accord. On baisait, j’la fournissais en cocaïne et héroïne. Un accord qui nous allait bien. Il t’aurait plu, à toi aussi. Puis un jour, elle m’a dit qu'elle était enceinte. Je lui ai demandé si le gamin était de moi, elle m’a dit qu’elle n’en savait rien. C’était pas comme si j’étais son unique partenaire. De toute ma vie, j’ai jamais eu une seule relation exclusive. C’est comme ça. Dans tous les cas, je l’ai dégagée de ma vie et je l’ai plus jamais revu. C’est lâche, ouais. Mais pas envie de m’encombrer d’un potentiel gosse. Et puis moi, je suis pas comme toi. J’ai décidé d’avoir des valeurs, un peu inexistantes. Et clairement, j’ai décidé de me refuser à fournir à des nanas enceintes ou avec un gamin. Je sais trop ce que ça fait de manquer de chaleur et d’amour maternel, pour l’infliger à un autre gamin innocent. Toi, t’as pas eu les mêmes scrupules. Hana, c’est juste une parenthèse dans ma vie. Je l’ai pas oubliée. Mais son passage ne m’a pas marqué. Pas comme Prudencia. Pas comme Pirvu. Pas comme Indie. Quant à ce gosse, s’il est de moi, je l’emmerde. Tu vois, je suis comme toi, j’veux pas te ressembler, mais j’commets tes erreurs. J’ampute un gamin d’un père. Mais j’me réconforte. C’est mieux de pas avoir de père qu’en avoir un comme toi, ou moi. Peut-être qu’un jour, Hana viendra sonner à ma porte. Je la lui claquerai au nez et elle restera des heures, jusqu’à ce qu’Indie la fasse entrer. Elle me collerait un marmot puant entre les bras en me disant « c’est ton fils, Jazz » et je me retrouverai bien con.

Jamais, putain.
Jamais. Jamais. Jamais. Je veux pas d’enfants. Je veux pas de responsabilités. Je veux pas changer de couches. Je veux pas avoir une petite main toute douce contre la mienne, grande, chaude, tatouée, couverte de sang et de bleus invisibles. Je veux pas voir un gamin me regarder avec des grands yeux innocents, ou admiratifs. J’suis un lâche, ouais. J’flippe aussi, c’est vrai. Mais jamais, j’serai père. Plutôt mourir.


— TRZYNASCIE —

Tu sais, je crois que je déteste le Japon, encore plus que je te déteste toi. Je déteste les gens, les habitudes, les coutumes. Je déteste cette entité numérique qui se pense surpuissante. Je déteste ce jour où la lettre est arrivée, belle et rose. Il était beau, le papier, tu sais. Le genre que j’ai jamais touché du bout des doigts. Dessus, il y avait des choses moches qui étaient marquées. Je le savais sans même le lire. Indie, il m’a dit que c’était pour lui. Il a accueilli la nouvelle avec flegme, comme s’il s’était préparé toute sa vie pour ce moment. J’ai détesté cette lettre, j’ai détesté cette femme avant même de la connaître. Pour me prendre mon frère. J’ai estimé qu’elle n’était pas digne de lui et je l’ai haï, de toutes mes forces, aussi bien que je suis capable d’haïr.

Indie, le fragile Indie, il est allé à son nouvel appartement et je l'ai accompagné. Pour jauger la concurrence. J’y suis allé, les poings au fond des poches de mon cuir usé, prêt à casser son joli nez d’un coup de tête. Tu vois, il était beau l’appart. Avec des jolies lumières. On aurait dit que l’endroit était habité et que les occupants étaient juste parti cueillir des fleurs à la con dans le parc qui s’épanouissait en face. Indie et moi, on a attendu. Et à expiration du délai, ces connards de bridés à la solde de l’État se sont pointés pour l’emmener.

J’ai détesté ce moment.
J’ai détesté voir mon frère partir, m’échapper encore une fois. Et j’aurai aimé pleurer, si tu ne m’avais pas tout volé. J’ai eu le coeur qui s’est serré. Et sur la tombe de Pirvu, j’ai juré que s’il ne revenait pas, je foutrais seul le Japon à feu et à sang. Que j’l’incendierai avec toute ma rage, que j’y mettrais le feu, que j’y consacrerai toute mon âme, toute mon énergie. Jusqu’à rester seul survivant, au milieu du carnage.

Il est resté longtemps, tu vois. Deux longues semaines pendant lesquelles j’ai vu ma patience s’étioler et les nuits mourir en nuit blanche sous mes yeux las et fatigués. J’ai pris beaucoup de neige, tu vois. Jusqu’à ne plus savoir comment marcher, jusqu’à confondre le haut et le bas, le dedans et l’envers, jusqu’à ne plus savoir rien faire, jusqu’à avoir le nez en sang, les yeux rouges et les mains tremblantes. Jusqu’à transpirer et sentir le tissu de mon t-shirt fusionner avec la peau d’mon dos. Deux semaines à végéter dans cet appart, celui d’Indie et de sa pétasse bridée. Puis finalement, la porte s’est ouverte en plein après-midi. Il pleuvait. J’ai tout de suite reconnu les pas d’Indie. Il y avait une femme avec lui. La trentaine, les cheveux aussi raides que tous mes muscles tendus par le stress et la colère, que ma démarche quand je me suis avancé vers elle. Elle avait les yeux bruns et enfoncés dans son visage comme le poing que je lui ai décroché dans la mâchoire, sans aucune forme de procès. Elle est tombée à terre. Elle s’est effondrée comme si je l’avais touchée en plein coeur, qu’elle ne pourrait jamais se relever. J’ai frappé fort, sans remords, ni pitié. J’ai juste frappé. Frappé comme je sais le faire.





Jazz L. Mikolajczyk
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posté
le Sam 5 Mai - 12:05
par Jazz L. Mikolajczyk
Au nom du père




Ta violence, mon héritage.
Tu sais, tu le devines du moins, Indie m’a poussé en arrière, essayé de m’arracher à cette colère qui me possède, me dépossède. Mais je me suis écarté de lui, en lui hurlant de rester en dehors de ça. Que cette pute devait payer pour l’avoir mis en danger. Et je lui ai fait peur. Je lui ai fait peur comme tu lui fais peur. Parce que toi et moi, envers et contre tous, on est pareil. Je t'ai dans l’esprit et dans l’adn. Alors, j’ai frappé. Frappé comme tu m’as appris à frapper tout au long de ma vie. Coup de pied, coup de poing, coup de sang. J’ai crié et j’ai craché. Je l’ai haïe de toute ma violence, de toute ma force vengeresse, de tout mon corps. Je l’ai haïe dans le sang et jusqu’au sang. J’ai rien entendu, ni ses gémissements, ni ses supplications, ni ses os à l’agonie me suppliant de stopper mon carnage. Et sûrement que j’aurai pu la tuer. Parce que tu vois, j’ai la mort au bout des doigts, je suis pas quelqu’un de bien et j’ai peur de moi, parfois. J’ai peur de ton ombre, mon cancer silencieux qui s’attaque à chaque morceau de moi. Mais je ne l’ai pas tuée. Je l’ai laissé sur le sol, en sang, en larme, sa dignité envolée, en lambeaux.

Et je lui ai dit, tu vois, je lui ai dit de ne plus jamais mettre mon frère en danger. De se soumettre bien gentiment à cette machine de malheur. Que sinon, elle le paierait. Qu’elle le paierait de mes mains. De mes pieds. De toute ma violence complexe et décomplexée.

Et le temps est passé, comme ça. Elle entre Indie et moi. Elle n’était pas à sa place. Je n’ai rien fait pour qu’elle s’y sente, j’ai pas cessé de lui jeter mon regard noir, tu sais, celui que tu fais encore mieux que moi. Alors Indie me faisait les gros yeux, me prenant à part en me priant de faire des efforts. Avec sa moue de chiot battu, toujours. Mais des efforts, j’en ai pas fait. C’était au-dessus de mes forces, de supporter cette nana. J’aurai voulu qu’elle crève. Je n’ai pas prié, je ne crois plus en Dieu. Mais j’ai espéré, très fort, de toutes mes forces. J’ai croisé tout ce que je pouvais croiser, souhaitant sa mort, la sienne presque plus que la tienne.

Puis il y a eu Shukumei. La vague a tout avalé dans ses eaux crades et profondes. Elle a pris les espoirs, les promesses murmurées dans le noir ou au creux de l’oreiller. Elle a pris les femmes, les enfants, les animaux. Elle a tout emmené au fond de ses entrailles. À commencer par cette femme. Cette bridée qui m’évitait à chaque fois que j’étais dans les parages. Elle a voulu me prendre Indie, mais il a été plus fort. J’ai eu peur, tu sais. De perdre Indie. Et j'ai jubilé, aussi. J’ai jubilé, j’ai exulté. La mort de cette pétasse a été la plus belle des nouvelles.

Parce qu’elle m’a rendu Indie.
Qu’on a pu revivre ensemble, comme avant. Moi, encore plus protecteur et collant qu’avant. Bien trop terrifié à l’idée qu’une lettre ou une vague ne me l’arrache définitivement. En définitive, tu sais, je crois que j’ai aimé Shukumei, le chaos qu’elle a semé, la faille qu’elle a creusé dans ce système sale et pourri jusqu’à la moelle.

Tu vois, Indie, il essaie de m’arracher à toi. C’est pour ça qu’il est venu me cueillir dans le canapé un beau matin, qu’il m’a emmené devant l’ordinateur et qu’il a chantonné, un sourire plus gros que l’univers au bout des lèvres, quand il m’a montré la boutique en ligne qu’il avait ouverte. Il m’a dit que j’allais vendre mes sculptures, lui ses tableaux. J’ai accepté, tu sais. Parce que c’est Indie et que je ne connais pas les négations avec lui.

J’ai accepté ma différence physique aussi, tu vois. Malgré tout le mal que tu en as dit. J’ai trouvé ma thérapie personnelle. Les tatouages sur tout mon corps, immense fresque courant sur ma peau dorée. Ça a dérangé les bridés et ils me regardent comme si j’allais leur faire du mal. Ils m’évitent un peu dans les rues, sur les trottoirs et parfois, je sens les regards jaloux des hommes, les longues oeillades des femmes et ça m’fait plaisir. J’aime être une oeuvre d’art moderne, étrange, difficile à saisir, à comprendre. J’aime sentir que je plais, j’aime maîtriser, j’aime mener. Moi qui dérange. Alors ça m’a soulagé. J’ai signé l’armistice avec mon vitiligo. Je l’ai accepté. J’ai accepté.

Mais tu vois, j’attends.
J’attends nos retrouvailles, ici ou ailleurs, ou au fin fond du Styx, quand toi et moi on aura été précipité en Enfers. Parce que les types comme toi et moi ne fissent pas au Paradis. Je sais même pas si aux Enfers, quelqu’un voudrait de nous. Je crois que les déchets comme toi, les ratés comme moi, finissent dans le néant. Dans une obscurité totale, où il fait froid, où les gens sont fatigués et malades. Je crois qu’il n’ont accès à rien d’autre que la mort, que leur âme reste enchaînée à jamais à leur corps, punition pour la vie qu’ils ont vécu. Mais qu’importe. J’attends. J’attends de te planter une lame au fond du coeur. Une lame affutée à la haine que je ressens envers moi, envers toi, envers la terre entière. J’attends. J’attends. J’attends.

J’attends.
Et je serai ta Rafale.
Le Déluge.


Et du fils



« Car il paraît que je suis un artiste, c’est quoi un artiste ? »


La noyade, c’est silencieux, insidieux, douloureux. C’est pas comme dans les films, on ne hurle pas. On meurt en silence. Quand les lèvres touchent l’air, on ne crie pas, on aspire l’oxygène, quelques secondes précieuses jusqu’à ce que l’océan vous choppe par la cheville et vous tire vers les bas-fonds. Pendant une noyade, on fait de l’hyperventilation et c’est là qu’on boit la première tasse. C’est cette première tasse qui entraîne tout, à commencer par un laryngospasme. Un spasme dans les cordes vocales, un soubresaut de vie qui en réalité, meurt lentement, à l’agonie. C’est douloureux. Ça empêche l’eau d’entrer dans les poumons, l’air aussi, de les remplir jusqu’à ce que eux même suffoquent et crèvent en silence. Puis, quand il n’y a plus d’air, vient l’hypoxie. Le corps, se détend, se relâche et c’est à ce moment là que l’eau monte, monte, monte jusqu’à ras-bords, jusqu’à vous bouffer, vous couler. Et l’hypothermie entraîne la chute dans l’inconscient, des fonctions au ralenti, une mort silencieuse, putain ouais.

Dans ta vie, tu as toujours eu l’impression de te noyer. Cette sensation de fonctionner au ralenti, de voir le monde marcher, tourner, chialer et toi, toujours à l’envers, à prendre conscience des autres, des choses avec une vie de retard. Pas dans le bon tempo. Puis, cette impression terrifiante d’être gelé, lèvres gercées, glacées, qui savent dessiner les corps mais pas les embrasser. Lèvres frigorifiées qui s’écorchent sur les « je t’aime », les « merci », les « s’il vous plaît » sur toutes ces formules de politesse hypocrites que personne ne pensent mais qui pullulent et qui pleuvent à chaque coin de rue. Alors c’est vrai que t’as l’air rustre, pas sympa, pas poli, mal élevé, mais ça te fait mal, de dire ces mots. Dans ta tête, il y a encore les coups de ton père, ton nez cassé, pas pour la première fois, mais à chaque fois un peu plus de travers. La politesse pour toi, c’est saigner en silence, noyade insidieuse.

Et puis, tu as souvent eu l’impression de brûler aussi. Des images chauffées au fer plan, gravées si brutalement sous tes paupières, scotchées à tes rétines, c’est douloureux, ça chauffe, ça démange, ça irrite, ça gratte et puis, comme tu pleures pas toi, ça prend de l’ampleur, ça se propage dans tes cils, ça coule dans tes iris ambrés, lave incandescente, ça te remonte dans les sourcils, ça paralyse tous les traits de ton visage, expression figée dans la lave, dans la cendre et les poussières, ton visage, c’est comme Pompéi : une expression gravée dans le temps, qui traverse les âges. Quand tu fermes les yeux, quand les boissons énergisantes ne suffisent plus, que la drogue excitante, que toute ta volonté mentale ne suffisent plus et que tu t’effondres, rendu taré par le manque de sommeil, il y a ces images qui te hantent, puis les bruits aussi.

Une détonation.
Une mare de sang.
Une vieille blonde à moitié à poils, droguée sur un canapé.
Un type cruel, aux sourires qui ont un avant-goût d’Enfers, de néant.
Une gamine étalée au sol, puzzle à l’envers, pièces perdues à jamais.
Des gamins en colère, tous enfermés ensemble, énorme bombe prête à exploser à la gueule de l’univers.
Une voiture, une fenêtre éclatée et ton frère dans tes bras, putain, ton frère vivant dans tes bras.

Toi, tu vois tout ça quand tu t’endors et bien plus, et bien pire. Avec tous ces bruits, celui d’un corps qui s’effondre, claquement morbide, celui des os qui grincent et qui claquent. Et les odeurs, celle inoubliable et dégoûtante du sang, celle pesante de la mort, celle de la peur, de l’ennui, du dégoût, de la honte, de la colère, du cramé. Alors parfois, tu essaies de ne plus respirer, de te boucher les oreilles comme un enfant. Gamin qui fuit, gamin terrorisé et pourtant, tout te ramène à ça. Tous les dimanches, tu prends un bain. Tu restes dans l’eau à barboter une demi-heure, en écoutant du rap, du grunge et du piano, du violon. Des textes qui trouent le cul, des mélodies qui trouent le coeur. Puis après, tu te laves, lentement. Puis, tu ne sors pas tout de suite. Tu fermes les yeux, volontairement et tu t’enfonces sous l’eau. Tu apprivoises cette sensation de noyade permanente, c’est mesquin, ça te donne l’illusion de savoir la contrôler. Et paradoxalement, tu es sûr de ne rien oublier. En sortant du bain, tu t’habilles, tu te sèches et chaque goulée d’air est aussi précieuse que ton frère, quand il te passe un bras autour des épaules en te disant que tout ira bien. Puis, tous les lundis soirs, tu prends un briquet, tu craques une allumette et tu passes délibérément tes doigts sur la flamme. Une brûlure qui te fait grincer des dents, froncer les sourcils, qui fait mal et qui te ramène à toi, à ton essence.



« Et puis quoi, je vais me faire sauver par qui ? Dix ans que j’attends seul comme un gosse oublié sur un parking.»


Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, t’as un drôle de sourire fané qui vient éclore sur tes lèvres gelées. Tu hausses les épaules et puis tu réponds que tu es un homme d’affaire. Tu empruntes, tu fais des placements, des profits. Une façon plus raffinée de dire que tu es un voleur, que tu t’immisces au coeur des souvenirs des gens. Aussi, tu sais qu’une maison en reflète beaucoup sur ceux qui y vivent. De l’amour, des cris, de la haine, de la peur, de la sérénité, des doutes, tout est sur les murs, dans la décoration, dans l’agencement des pièces, dans les couleurs et toutes les nuances d’existence. Toi, t’as l’habitude de mentir facilement, de tricher. Ça te met d’autres flocons sur les lèvres, mais c’est pas grave. Avec les lettres, tu tisses des mots mielleux, des mots que tu ne penses pas, des mots qui ne veulent rien dire. Tu triches, tu te permets, t’en as rien à cirer de la morale. Mais toi, t’es pas comme ton père. Tu n’es pas immoral, tu es amoral. On ne t’a jamais vraiment expliqué où étaient les limites, où était le bien, où commençait le mal, t’es paumé, sans repères sur la carte de tes pensées, alors tu te déplaces à l’aveuglette et tu t’égares. C’est vrai, tu t’égares de plus en plus mais c’est pas grave et puis c’est pas de ta faute si quand on te prend par la main, c’est sévèrement. Des gifles, des baffes, des non brutaux qui se gravent comme des panneaux stop dans ta mémoire.


Vous avez une copine ?
Jazz vous la volera.
Vous avez un copain ?
Jazz vous le volera.
Vous avez des bijoux ?
Jazz vous les volera.
Vous avez des beaux objets ?
Jazz vous les volera.
Vous avez une belle voiture ?
Jazz vous la volera.
Vous avez un peu d’amour ?
Jazz vous le volera.


Peu importe ce que les autres ils ont, si tu le veux, tu l’auras. Les hommes, les objets. C’est pas compliqué, quand on a grandi avec le père Mikolajczyk, qu’on a l’habitude de se servir dans l’illégalité, sans débourser la moindre pièce ou pire, sans demander la permission. Voler, c’est ta normalité, dans l’océan de tes problèmes, c’est un genre de phare, une bouée, tu t’y échoues maladroitement. Voler, c’est tout ce que tu sais faire et bien. C’est pas très glorieux, c’est pas très poli et les gens te traitent de connard, mais c’est pas grave. Au-moins, ça te fait de la thune et tu peux payer le loyer à la fin du mois. C’est toujours humiliant quand c’est Indie qui paie tout, tu te sens inutile, futile et tu veux pas être tout ça. Tu veux servir. Tu brilles pas trop, pourtant.

Bizarrement, quand tu montres tes talents, que tu crochètes une serrure, les filles accrochées à ton cou, les hommes qui passent la main dans tes cheveux, ils trouvent ça sexy, ils pensent que tu trouveras aussi la combinaison de leur coeur, que tu pourras l’ouvrir et le fermer à volonté, te l’approprier mais c’est faux. Tout ce que tu peux faire, c’est allonger les corps, les aimer avec les yeux, avec les lèvres, avec les sens mais pas avec le coeur. Mais toi, t’es pas un connard. Tu mens pas, pas sur ça. Jamais de fausses promesses, t’es cash, même si ça fait mal et puis ils savent que ce sera jamais sérieux. Que tu cherches des relations qui ne te prennent pas la tête. Que t’aimes bien ceux qui osent, les lèvres intrépides qui te déshabillent et les souffles erratiques. Que t’aimes bien aussi, quand il y a des traces rouges sur tes poignets. La liberté, tu l’as quand t’es attaché, t’es à l’abri, dans un refuge, sous contrôle et toi, tu te contrôles.

Tu vends de la drogue, tu vends rêve, tu vends la mort et le malheur. Tu sniffes, tu te roules dans la neige, tu l’aimes, c’est ta chérie, ta princesse, ton ange, ton bébé. Junkie. Dealer. Fouteur de merde. T’as brisé autant d’os que de destins. Toi, t’aimes la poudreuse, qui se sniffe partout, même par terre ou dans une voiture. Il y des restes de cocaïne partout chez toi, entre les touches de ton clavier, entre les lattes du plancher, sur ta table de chevet. T’es défoncé. Avoir la tête à l’envers, c’est ta normalité. T’es défoncé quand tu te lèves, quand tu bouffes et quand tu dors. Tu te flingues la santé. Tu te flingues les vaisseaux naseaux. Tu te flingues et t’en as rien à foutre. Qu’elle te tue, la cocaïne. Qu’elle te bute, ouais, tu accueilleras la mort comme tu accueilles la vie.


« Ça finit toujours pareil, je connais trop bien ce film. »


Babylone a rendu les hommes mauvais.
Babylone a empoisonné le coeur, assassiné des valeurs.
Babylone, c’est la société, c’est un état d’esprit, un cancer imprévisible, silencieux, il fait pas de bruit et les malades ne s’en rendent pas compte, sauf une poignée d’illuminés. Toi, Babylone, c’est toi, ta prison, tes mots, tes gestes. On aurait dû t’appeler Babylone, pas Jazz, ni Leszek. Jazz, ça fait pédé, ça fait doux, classe et mesuré, ton père il détestait ce prénom, il se moquait de toi, si bien que tu t’es mis à le détester, à haïr cette identité et quand on prononçait ton prénom, tu le vivais comme le plus grand des affronts et pour dire vrai, c’est encore le cas sauf dans la bouche de ton frère, ça sonne comme un remède. Puis Leszek, ça te ramène à ton père quand il te félicitait quelques fois, ça arrivait. Mais ça te ramène aussi au pire.

Le garage.
Pirvu.
La gamine.
Et encore le garage, Pirvu, la gamine, comme une boucle dans ton noeud interne.

Alors toi, tu sais pas comment tu veux qu’on t’appelle. Tu portes des prénoms comme des scarifications, ton nom tel un sceau gravé sur ton front, un peu à l’image des pêcheurs aux temps de Salem, de la course à la sorcière.

Dans le reggae, on dit que les bad boys, sont ceux qui choisissent de faire des mauvais choix, par désir d’être mauvais, de faire souffrir, d’allumer l’inconscience et d’étendre les consciences. Puis, il y a les rude boys, ceux rendu tarés par Babylone et Babylone, c’est les parents, c’est les classes sociales, les différences, celles qui formatent des gamins et qui rendent malheureux. Les rude boys, c’est ceux engrenés dans le vice parce qu’ils n’ont jamais eu le choix, et qui doivent faire gaffe, qui doivent lutter pour pas devenir des bad boys, pour ne pas ressentir de plaisir à vivre dans l’illégalité, à avoir plus d’associés que d’amis. Toi, t’es un putain de rude boy. Rude boy de vie, de mots. Tu parles mal, tu penses mal, tu jures beaucoup, tu rotes, t’as jamais aimé faire ce que tu faisais et tu le fais mécaniquement, puisque voler c’est naturel et inné chez toi.

Ouais, t’as vraiment du mal avec les mots. Tu sais pas trop comment ils s’écrivent, tu gribouilles sur les feuilles et les autres te disent que les gens qui font autant de fautes sont des boulets, que c’est pas croyable d’avoir aucune éducation. Et quand tu lis, tu plisses les yeux, tu comprends pas tous les mots, t’as jamais su vraiment lire, il te faut du temps, ça te fatigue vite et ça te saoule alors tu abandonnes. Indie, il essaie de d’apprendre à lire plus aisément, mais ça t’agace, tu te sens stupide et tu en veux à ton père. Qui te disait d’échouer, qui t’empêchait d’aller en cours pour t’éduquer à domicile avec les poings et la brutalité.

Ton manque de culture, de repères, c’est de sa faute.
Et puis ta mère aussi, elle ne t’a rien appris.
Alors tu sais boire six bières sans avoir envie de pisser, tu fais des rails de cocaïne magnifiques, ça donne envie de les laisser intact. Tu sais dégueuler, cracher, frapper, roter, tu poses tes chaussures pleines de boue sur les tapis et sur les tables, t’as aucune pudeur, tu fais des garrots parfaits, et tes joints aussi, ils sont beaux, on n’a pas envie de les fumer. Mais, t’as pas les bases. Outre les problèmes de lecture, d’écriture, on ne t’a jamais appris à faire tes lacets alors tu les glisses à l’intérieur de tes baskets ou de tes vieilles Rangers en cuir. Quand il y a des noeuds, ça t’énerve et t'en as plein dans le crâne. Dommage, dommage.


« Hey salut, je suis votre nouveau cauchemar, enchanté maîtresse. »


En taule, oups, centre de détention pour mineurs, t’as commencé la sculpture dans le bois et t’as continué à en faire. Toi, tu sculptes des visages, des émotions, des inconnus et Kaja, ta chienne. Tu fabriques des bijoux que tu revends sur des sites entre particuliers, des piercings, des bracelets et des colliers. Tu fais ça, parce que ça t’aide. Tu sais, à canaliser la colère qui te déferle trop vite dans les poignets et dans les jambes. Que ça t’aide à acquérir une patience que tu n’as jamais su et pu avoir. Puis les gens, ils te disent que c’est beau ce que tu fais alors parfois, tu te dis que tu vas arrêter d’être un homme d’affaire, que tu vas vivre de ces quelques métiers. Mais la seconde d’après, t’as la flemme, c'est comme si tu étais attiré par le sol, accroché à des chaînes invisibles, dessinées à l’encre de ta vie. Alors toi, quand tu t’énerves, tu joues avec tes doigts, réflexe stupide, tu comptes dessus pour garder ton calme.

Et viens la vague, et viens l’orage.
Tu frappes, tu cries, tu hurles, tu t’effraies toi-même et quand tout retombe, qu’il n’y a plus que l’humidité au sol et un ciel gris à l’horizon, tu cours dans la salle de bains, tu t’accroches au lavabo et tu te dévisages dans le miroir. Parfois, tu te demandes si c’est encore toi ou si ton père s’insinue sournoisement, éducation dégueulasse trop bien ancrée dans ta chair pour partir et s’effacer. Et quand tu vois ton père, tu donnes un coup de poing dans le miroir, quitte à l’exploser et te blesser. Il y a souvent un nouveau miroir dans l’appartement, au-moins un nouveau par mois. Le livreur doit penser que t’es un type chelou perdu dans son trip. Alors que c’est faux, les miroirs te font peur, t’y vois jamais totalement ton reflet.

Est-ce qu’un jour, tu seras un type bien ?
T’en sais rien.
Un matin, tu veux faire des efforts et l’après-midi, tu as la flemme.
T’es une poupée en bois, coeur gondolé, moisi à cause de l’humidité. T’es une poupée brisée, on t’a coupé à la hache, en mille morceaux invisibles, éparpillés au coin du monde et il y a personne pour t’aider à les assembler, à te recoller. Un jour, quelqu’un te prendra dans ses bras si forts que ton coeur il sera recollé, que ton âme elle cessera de pleurer, que tes larmes, elles recommenceront à couler et que tes lèvres, elles cesseront d’être gelées. Ah, il est loin ce jour, pour l’instant.


« De toute façon quand la douleur se barre je somatise. »


Tu penses souvent à Lorcia. Tu l’imagines dans son fauteuil roulant, triste et seule, paralysée à l’intérieur. Tu penses souvent à ta mère aussi et t’espères que ses cheveux ils brillent, que ses os ne pointent plus sous ses poignets, qu’elle sourit, puis qu’elle rit aussi. Lorcia, tu la vois dans tes cauchemars, c’est comme si elle était à côté de toi, qu’elle passait son temps à te hanter, te rappeler la vie qu’elle n’aura plus par ta faute. Trou au coeur. Mais toi, tu peux rien faire. C’est trop tard. Quand tu l’as poussée, t’as pas réfléchi et maintenant, tu as toute ta vie pour y réfléchir, pour être amer et avoir des regrets. Elle était si jeune et toi aussi. Vous aviez la vie devant vous, puis, vous avez tout niqué.

Tu as tout niqué.
Parfois, il y a cette même colère familière qui revient, l’envie de rejeter la faute sur ses frêles épaules. Quand il y a des filles plus jeunes que toi qui rôdent dans tes pattes, tu vois des Lorcia partout. Quand une nana est dans les escaliers, toi, tu attends qu’elle soit tout en bas pour descendre à ton tour et c’est pareil dans les Escalators.

Tu penses souvent à ton père aussi, dans tes cauchemars bien entendu, puis au quotidien. Il vous a forgé, toi et te sensation permanente d’être épié. Toi et tes peurs. Toi et tes hésitations. Dans la rue, tu vois son visages tous les putains de jour de cette chienne de vie. L’impression qu'il est dans ton dos, qu’il te juge et tu sens encore son haleine putride faite d’alcools, de mensonges et de violence. Qu’il te dit que tu fais tout à l’envers, que tu seras toujours un incapable.

C’est ton père qui te force à te retourner toutes les deux minutes pour t’assurer que tu n’es as en danger.
C’est ton père qui te force à allumer des lueurs « danger » à chaque fois qu’un inconnu un peu suspect, un peu étranger vient te parler.
C’est ton père aussi, qui t’a conduit à acheter Kaja. C’est une Berger Allemand de trois ans, qui te suit comme ton ombre et même si elle sait mordre, c’est pas assez pour te sentir à l’abri.

Il te voit, tu le sais.
Il t’a toujours vu, mais il n’a jamais su comment te voir.

Paradoxalement, tu cherches un père, un repère, un point d’ancrage. Quelqu’un qui te dirait que tu n’es pas un raté, une erreur. Un père comme dans les livres que tu détestes, qui te donnent envie d’arracher toutes ces histoires pages par pages, de noircir les mots à l’encre noir.


« Une fois j’ai senti ma tête saigner, être teubé c’est mieux. Je rejoins ni la folie ni votre monde. »

T’es paumé, Jazz.
Ton père, il t’a volé, dépouillé.
Il a volé ton innocence.
Il a volé tes sourires.
Il a volé tes larmes.
Tu ne les retrouves plus et pourtant tu les cherches. Tu ouvres des boîtes, des tiroirs, il y a des babioles, du luxe, des fringues, mais dans un aucun écrin tu ne retrouves tes larmes. Ton innocence, elle est ni sous les lits, ni sous les tiroirs, elle est juste mort-née alors toi tu sais à quel point la vie c’est douloureux, à quel point les gens ont une influence néfaste les uns sur les autres. T’es piégé, piégé par toi-même et t’arrives pas.

T’es une petite brute, qui a appris à frapper avant de réfléchir et à se méfier avant de s’ouvrir. Les démonstrations d’affection en public te font bondir, frémir, en privée, ça te fait froncer les sourcils. À force, t’en auras bientôt la ride du lion.

Tu changes comme un ciel capricieux, une seconde malheureux, puis l’instant d’après en colère. Tu jures que tu fais de ton mieux, mais tu as l’impression de t’enfoncer, Indie, ça suffit pas. On n’apprend rien aux gars comme toi, aux déchets. On ne croit pas en eux, on les pointe du doigts en riant et au pire, on leur dit qu’ils sont beaux et qu'ils devraient s’en contenter.

Tu voudrais avoir la laideur sur tout le corps et la beauté dans tout le coeur.
Mais tu es une poupée qu’on a brisé de l’intérieur et maquillée sur les paupières. Belle illusion.
Mais ça ne change rien, chez toi c’est l’hiver.
Mais ça ne change rien, au creux de ton coeur, il pleut tous les jours. T’es moisi, périmé. Pomme rongée par les vers.

Tu t’es fait voler.
Triste, pour un voleur.



Amen




« Les yeux qui brillent, la conscience s’éteint, cerveau troué comme ma paire de Van’s. Envie d’envoyer chier la terre entière, la vie est une imparfaite perfection.
Torturé quand les pensées claquent la porte du réel. »



Une expression figée, gelée, c’est Pompéi sur ton visage, un sourire inachevé gravé sur tes traits. Paradoxe dans tes traits fins, et pourtant si durs, si glacés. T’es beau, tu sais. Sculpté dans la glace, portrait cruel, on voit des infinités sur ta peau, on a des entrevus de galaxies toutes entières. Et c’est aussi à cause des morceaux d’étoiles éparpillés sur ton visage, tes poignets, tes mains, égrenés sur ton torse. T’es un morceau d’univers. Quand on te touche, on voit le monde. Il y a souvent des doigts chauds qui caressent tes pommettes, qui dessinant des traits, et qui se demandent combien de guerres tes yeux ont vécu. Toi, t’as les yeux froids, ambre gelée, couleurs délavées et passées à la machine. Des yeux qui observent le monde sans pleurer, parce que tes larmes sont bloquées dans ta forêt de cils, elles s’accrochent et ne tombent jamais, stalactites piégés, chez toi, le dégèle n’existe pas. Alors tes mains sont gelées, même le métal de tes bagues semblent plus chaud, plus animé.

Jazz, t’es un iceberg, un bloc de glace trop bien taillé  et tu ressembles à ton père. Cette même beauté froide et cruelle. Des sourcils un peu froncés, dessinés à l’encre de tes colères. Un nez qui a vu plus d’un poing, qui a saigné plus d’une fois, un peu tordu mais toujours aussi fin et des lèvres putain. Des lèvres qui font pleuvoir les baisers, qui dégueulent des immondices, des mots crades, des mots sales, des mots qui puent la mort et les mensonges. Des lèvres qui s’égarent sur la courbe d’une épaule, dans le creux d’un cou, qui murmurent des mots à l’oreille et qui aiment les corps à l’infini. Des lèvres gelées, qui semblent gercées. Des lèvres qui soufflent le chaud, le froid, qui s’étirent en des tentatives de sourire fêlés, qui excellent dans les grimaces, les expressions boudeuses et des dents qui laissent des empreintes dans les chairs. Puis, t’as cette langue qui crache l’acide, l’amer, le piercing qui miroite sous les lueurs artificielles. Ouais, tu ressembles à ton père, triste fatalité, ça fait chier. Les mêmes rictus pénibles, cette même façon de hausser le sourcil, de relever le coin de la bouche pour simuler un rire.


« J’ai ramené des muselières pour que les vilaines chiennes ravalent leur filet de bave. »

Il y a des mains qui se perdent dans tes cheveux, qui les tirent, qui les piègent autour d’un doigt et qui les entremêlent. Il y a les tiennes qui s’y égarent aussi. Dans tes cheveux, il y a du brun, du blanc, du sombre et du clair, c’est la nuit et les étoiles. Dans tes cheveux aussi, on peut voir des univers. Toi tes cheveux, on a envie de les tenir, de les respirer, de les toucher et tu te laisses faire volontiers. T’es beau comme un secret amer et cruel, t’es beau comme les vérités, t’es beau comme des roses fanées, t’es beau comme une étoile déjà éteinte, t’es beau comme un flocon étalé tout seul sur le trottoir. Tu sais frapper, tu sais haïr, tu sais baiser. Il y a de la lascivité dans ta voix rendue éraillée par les paquets de cigarette. Il y a de la lascivité dans tes mains, dans tes doigts, quand tu joues avec une épingle à cheveux pour la transformer en clé. Il y a de la lascivité dans ta démarche, une sensualité chaude, tranquille et coulante parce que tu sais que tu es beau et pourtant tu marches comme si le monde se dérobait sous tes pieds, qu’il ne t’appartenait pas. Tu marches et tu ressembles à un condamné, quelqu’un qui n’a qu’une seule certitude dans la vie, celle de mourir.

Les cicatrices, les brûlures, les fêlures, elles sont pas sur ta chair mais dans tes chairs. On ne les voit pas à l’oeil nu et même ceux qui ont caressé ta peau à l’infini, ils ne les voient pas. Parce que ta peau elle est lisse, elle ment et elle cache tous tes défauts. Quand on effleure tes épaules, on ne sent ni les bosses, ni les creux et quand on t’embrasse la gorge, on a à peine conscience que tes veines exultent de vie.

Tu es beau comme quelqu’un qui a quelque chose à cacher. Des dessins sur la peau, partout, même sur le visage, des mots en Polonais, des prénoms, puis sur ton dos, comme une table des commandements, tout ce que pouvait t’aboyer ton père. Puis, sur la hanche, exhibé comme un trophée, c’est écrit « Tu ne tueras point. » et quand tu le regardes, tu éclates d’un rire qui sonne faux comme trop de choses chez toi. Pauvre poupée de cire, pauvre poupée de sang. Tous tes tatouages ils ont un sens, il porte en eux un peu de sang, un peu de larmes. Du coeur au-dessus de ton sourcil, à la clé sur ta joue. Des fleurs sur ton torse, au cadavre sur ta cuisse. Il est en putréfaction, on voit des os, des chardons et alors, on comprend que tu es crade, que les murs de ton âme, on y a dégueulé trop de gros mots, trop d’injures, que tu n’es que vitrine.


« Est-ce que vous me recevez ? Six sur six dans le révolver. Ça va flinguer, que tous les enfants retournent dans les aires de jeux. »


T’es beau, tu pourrais avoir le monde à tes pieds, à genoux, et pourtant c’est toi qui reste agenouillé, juste devant la table basse, à aligner des rails et à les sniffer. Tu sniffes comme quand on frappe sur un clavier, c’est répétitif, un peu lassant mais tu continues quand même, tant pis si ça t’éclate les vaisseaux nasaux, si ça te fait renifler. T’es dangereux, il y a du belladone dans tout ton épiderme. Toi, t’as l’air d’avoir vu des guerres dont on sort décharné et boiteux, dans la rue, tu gardes les mains au fond des poches, tu t’habilles de toutes les nuances de noirs et de gris. Tu traînes les mêmes Rangers sales et usées, avec les lacets rentrés dans la chaussure, tu fais jamais de noeud, on t’a jamais appris comment les faire et t’en as honte, un peu. Tu diras que c’est pour le style, alors que du style, t’en as jamais eu. Toi, t’es pas ton frère, ta garde-robe, c’est une infinité de t-shirts noirs, de jeans noirs, de chaussettes noires, même les bijoux de tes bagues sont noires. Toujours la même veste en cuir que tu jettes sur ton épaule, sans jamais prendre la peine de la passer. Le froid, tu t’en fous, en été, en automne, en hiver, au printemps, tu restes en t-shirt. Tu ressembles à ces gamins qui croient qu’ils pourront conquérir le monde parce qu’ils portent des manches courtes à toutes les saisons.

Il y a bien une coupure sur ta main, mais personne ne la voit, sauf toi à chaque putain de seconde de ta vie. Cette coupure, elle veut dire trop de choses mais personne ne veut la voir. Tu vois, t’es une oeuvre-d’art et personne ne s’approche pour voir les détails. On te désire, on t’aime, tu fais frémir les coeurs, les cils, les muscles et les respirations, on te touche, on t’embrasse, on te voit mais on ne te ressent pas. Personne ne veut te voir comme tu es et cette misérable cicatrice sur ta paume et comme une fêlure qui se perd. Et toute façon, si on te demandait d’où elle vient, tu répondrais qu’elle vient de l’avant, d’une vieille guerre des temps d’antan.

T’es grand ouais, 1m88 d’os, de chairs, de chardons pour soutenir tes fondations gondolées. Mais ta grandeur, elle est que physique, elle est pas morale. Elle n’est plus morale, et face aux autres, tu te sens petit. T’es beau, ça te tue et à chaque jour dans le miroir, dans tes faux sourires, tu vois ceux de ton père et ça te donne envie de te brûler le visage, que ça fasse des déserts sur toute ta peau. Au-moins, tu ne lui ressemblerais plus. T’as l’impression de l’avoir gravé en toi, tatouage qui te recouvre alors tu vois ton père, tu peux pas le fuir, partout où tu vas, il reste accroché dans tes cheveux.

Chaque jour, tu te vois un peu moins comme toi.
Il y a un monstre sur ton épaule. Il grandit.


« À force d’enjamber les corps au sol j’ai l’impression de jouer à la marelle. »







crédits:

Cita de haut de fiche : Hyacinthe
Cita dans le texte :
- Hyacinthe
- BMTH
- Lomepal
- Lomepal
- Hyacinthe
- après que Lomepal jusqu'à la fin

Akino Mikolajczyk
Messages postés : 577
Inscrit.e le : 25/10/2016

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★
posté
le Sam 5 Mai - 12:14
par Akino Mikolajczyk
what doesn't kill me might make me kill you. 2244379341

"+2" what doesn't kill me might make me kill you. 3813954746

▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬ ◆ ▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬

what doesn't kill me might make me kill you. Fondfonceakinosigna
Maze Jefferson
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★
posté
le Sam 5 Mai - 12:18
par Maze Jefferson
JAZZ what doesn't kill me might make me kill you. 1362171446 pas bienvenue !
Lucy veut venir coller sa truffe dans tes poches .

( Ta fiche fait juuuste un peu peur vu la longueur annoncée mais t'as réussi à caser " it's rainning men" ...En plus morbide donc on va dire que c'est cool. Les pauvres modos/admin.)

ps : Mes menottes sont prêtes!   what doesn't kill me might make me kill you. 2432113367
Invité
Anonymous
Invité
Invité
Invité
posté
le Sam 5 Mai - 12:37
par Invité
what doesn't kill me might make me kill you. 3766924225
Ayame Fujikawa
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Princesse Poulpette
posté
le Sam 5 Mai - 12:39
par Ayame Fujikawa
what doesn't kill me might make me kill you. 3813954746

Re-bienvenue !
Kyle A. Inagawa
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posté
le Sam 5 Mai - 13:10
par Kyle A. Inagawa
... +2
Je ris.
Bon courage pour cette fiche. Toi ou les modos, je sais pas qui en aura le plus besoin what doesn't kill me might make me kill you. 3766924225
Bacon L. Beigbeder
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Autre: Connard pathétique IRL, passe ta route.
#JeSuisJeanne
#JeSuisJeanne
posté
le Sam 5 Mai - 14:40
par Bacon L. Beigbeder
Je suis heureux de plus être modo, à cet instant.

Re-bienvenue bichon ! what doesn't kill me might make me kill you. 2837704232
Jazz L. Mikolajczyk
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posté
le Sam 5 Mai - 15:10
par Jazz L. Mikolajczyk
Akino > what doesn't kill me might make me kill you. 2432113367

Maze > mais qu'elle vienne coller sa truffe, elle verra c'est le paradis what doesn't kill me might make me kill you. 1362171446
PS : pitié monsieur l'agent, m'passez pas les menottes, m'emmenez pas au poste what doesn't kill me might make me kill you. 210053242

Ariel > what doesn't kill me might make me kill you. 1984817200

Aya > what doesn't kill me might make me kill you. 2837704232 sankyu !

Damon > bon courage aux modos, moi ma fiche elle est finie what doesn't kill me might make me kill you. 2078551763

Bacon > genre tu m pas ))):
❤️

Makoto Nanase
Messages postés : 4332
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Époux/se : Kiyohi Nanase
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★
posté
le Sam 5 Mai - 23:08
par Makoto Nanase
Bon bon bon...
C'était moi aussi qui m'étais occupé de la première fiche de Jazz, et je dois dire que tout ce que j'avais dit à l'époque est encore vrai aujourd'hui.

Je crois que tu vas finir par en avoir marre de m'entendre dire toujours la même chose, mais j'aime toujours autant ton style. Tu as une façon d'écrire qui m'emporte et qui me fait ressentir tellement d'empathie pour tes personnages que c'en est criminel. Jazz est un putain de connard et pourtant je n'arrive même pas à le considérer comme tel à cause de tout ce qu'il a vécu. Même en connaissant déjà l'histoire, ça ne m'a pas empêché de verser une petite larme pour Pirvu, Lorcia, Prudencia et Jazz lui même.

Bref. Je vais éviter de m'étaler 300 ans. Y'a quelques fautes qui traînent et des mots qui manquent parfois, mais vu la qualité de ta fiche, j'ai pas eu le courage de les relever.

*tamponne le front de Jazz* Amuse toi bien what doesn't kill me might make me kill you. 2432113367


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