Corvus Akiyama
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le Mar 3 Sep - 10:10
par Corvus Akiyama
Brisure d'Automne.
Le garçon est debout, fier comme la vie qui s'écoule à nouveau.
Les yeux sont clairs, vifs, la peau a laissé sa pâleur aux draps d'hôpital uniquement. Ses gestes lents ne sont plus les reflets de la fatigue, mais de ce raffinement particulier qu'il s'efforce à cultiver. Il le sait.
Il le sent.
Le Roi est sur pieds. La partie peut recommencer.

Le Japon offre ses jours mordorés de Septembre. A peine débuté, le mois a encore ces couleurs éparses de l'été mourant. Les rues sont moins peuplées. Et il y a cet épuisement ambiant des fortes chaleurs qui fait remonter l'odeur du goudron. Le peuple est ralenti, lui. Les affres de la maladie n'ont épargné personne. Même les sains ne savaient plus à qui se vouer.

Mais l'histoire est ancienne et le reste à écrire.
Il y a cet instant de grâce, au cœur de la librairie, où Il devine que le tournant est arrivé.

L'heure propice au changement, au départ d'un nouveau genre.


« Eh... »

Rien qui ne pourra le perturber, soit dit-en passant.
Les mots de papier et les ordres sous-jacents ne sont que de simples outils d'un système. A défaut de le défier, il reste à en jouir et à le dépasser.

Apprendre à utiliser les moyens du bord pour les transcender, c'est l'ultime preuve de grandeur.


« Corvus, gamin... »


Tout ira bien. Tout est en ordre.
Il contrôle. C'est lui aux commandes des lois imposées.
Le Roi est sur pieds. Incapable de tomber.

« Ohééééééé !! »

Grand-mère claque des doigts devant mes yeux pour ramener à elle. Sa voix sait atteindre des décibels implacables quand il s'agit de se faire entendre. Il me semble que mes pensées sont allées bien trop loin, pour cette fois. J'ai dû apprendre à les laisser divaguer pendant tout ce temps alité. C'est ennuyeux.
Mais je crois qu'elle s'impatiente. L'odeur du thé s'est dissipé et j'ai eu gagner quelques minutes à réfléchir, je suis la cause volontaire de ce suspense.
Grand-mère n'aime pas les polars trop longuets. Elle veut connaître le fin mot de cette histoire.
Puisque sous mes doigts, le destin a pris la forme d'une lettre rose. Enfin.

« … Tu vas la r'garder pendant encore longtemps ? Ouvre-la, bon sang !
- … C'est la première de notre famille, grand-mère.
- Ouais, et donc ? Perd pas plus de temps mon poussin, j'veux savoir moi ! »

La missive n'avait encore jamais atteinte les cimes de l'arbre bleu. Mon géniteur est né hors mariage, là où grand-mère n'a fait qu'attendre, toute sa vie, que les dieux la choisisse à son tour. C'est pas si important, qu'elle disait, ma chère aïeule. Mais je savais qu'en apportant la mienne ce matin même, son mensonge éhonté se déchirerait. Tu en as lâché ta cigarette, Ichiko, là est bien la preuve.
A croire qu'elle est presque plus impatiente que moi. Son regard pétille comme un ressort de jouet usé mais qui peut encore amuser la galerie.
Alors je souris. De cette façon simple, sans trop d'effort. Avec elle, je n'en ai presque jamais besoin.

Le papier s'effrite et le contenu se dévoile.
Je cherche l'ombre des branches et mon sang se glace.

La montagne s'est écrasée sur l'écorce.

"Corvus Akiyama, anciennement Aoki."

« Eh ben. Un mec. Akiyama, hm ? C'pas si moche que ça, en soi. Ça t'va bien ! »

Akiyama.

Akiyama.

A.ki.ya.ma.


Des syllabes comme des coups de haches dans un bois fier et haut. Où sont les ramures azures ? Où sont-elles, où sont-elles donc ?...

Les phalanges tremblent et les yeux se voilent.
La bouche se tord, plus de rictus, plus de douceur.
De la déception ? Peut-être.

Grand-mère se fend d'une caresse entre mes mèches. Son expression vaut mille instants de peur effacée. Ce touché, c'est celui qui n'a jamais été donné dans l'enfance, là où une poignée d'années a suffit pour en raviver l'importance.

« Ca ne peut que bien s'passer, gamin. J'te le promets.
- … Mais, Aoki...
- C'est pas un nom qui te définit, d'accord ? Tu resteras mon petit-fils adoré, qu'tu sois un Aoki, un Akiyama, ou même un blase de gaijin comme on en croise partout d'nos jours. T'es beau et jeune, profite de ta chance. »

Beau et jeune.
C'est convenu, comme lieu commun.
Grand-mère s'attache au passé d'une énergie envolée comme une larve à son rocher. Mais ses ailes de couleurs sont plus grandes que je ne le serais jamais.

« Bon. Et si on commençait à préparer tes affaires ? »


[…]

La maison est dans une sorte d’alcôve temporel. Ancienne, mais résolument moderne. Relativement spacieuse pour le terrain du quartier de Meguro, et le coup du mètre carré à Tokyo. Mon large sac ne contient que le stricte nécessaire pour ce soir, tandis que derrière moi, le soleil décroît. J'ai promis. Un peu à grand-mère, et surtout moi-même, que les règles seront appliquées à la lettre. Que je n'aurais jamais rien à me reprocher. Que ce système m'avait trouvé l'idéal et que pour régner, il fallait parfois accepter de déléguer. Parfois.

Mes pas grincent contre le parquet traditionnel. Les portes coulissantes, le jardin aménagé et l'intérieur du séjour m'arrache un élan patriotique inconnu. Un soulagement certain face à ce mobilier bien ancré dans son patrimoine. Je pourrais presque entendre une ou deux notes de Shamisen, si je tendais l'oreille.

Ce sont davantage les yeux qui sont en alerte. A l'affût. D'abord dans le séjour, puis les autres pièces. Cuisine. Chambre. Salle de bain. Seconde chambre ? Bibliothèque. Et cette autre pièce, cet endroit vide qui servira peut-être un jour à l'un de nous deux.

Nous deux.

Mais je suis seul, pour l'instant.

A l'image des pieux qui crurent que le monde se créa en sept jours, le mien pourrait bien s'écrouler à la fin de ce temps imparti.

Alors tandis qu'au-dessus de moi, le soleil décroît, j'attends. Car j'ai promis.
Et mes règles seront siennes.

[…]

Huit heures trois-quarts de sommeil. La nouvelle a dû me fatiguer plus que je ne l'aurais cru. Le lendemain est là, le soleil croît, et cette maison ne grince plus autant que la veille. Courses faites. Coups de fils donnés. Appétit satisfait. Effets personnels rangés, je passerai remplir mon sac d'autres affaires et contacter grand-mère dans la journée. Je peux m'accorder le temps de réviser.

[…]

Six heures et demi de sommeil. Sept heures du matin. Mon rythme de nuit se joue parfois de mon métabolisme. Mes horaires ont bougé, avec le déménagement, et les commodités aménagées. Mon responsable d'équipe a bien pris en compte le changement de situation, et mes plannings sont modifiés. En fin d'après-midi, le camion transportant les meubles de mon ancien appartement sera là. Tout se passe pour le mieux.

Sauf en ce qui vous concerne, Inari Akiyama.
Vous, vous n'êtes pas là.
Deux jours, déjà.

Et je me mets à réfléchir à comment m'en sortir, tandis qu'une tasse de thé chaï fume entre mes doigts.
Le soleil est haut, le ciel d'une couleur éclatante.

Alors où êtes-vous, tendre Consort ?
Vous qui avez abattu de vos mains l'arbre bleu,
Vous apprêtez-vous à faire de ce bois la potence qui nous attend en votre absence ?

Allons, Akiyama.
Ne soyez pas si idiot.
Et reconnaissez l'honneur de notre union...
Car à défaut de la demander,
Vous ne voulez pas que je vous force la main.


Sept heures cinq. La main se crispe sur la porcelaine.

Plus que cinq jours avant le déluge.
Inari Akiyama
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le Jeu 5 Sep - 10:54
par Inari Akiyama


C'est la deuxième fois.

Tu te demandes si c'est la dernière. Tu l'espères, un peu, beaucoup, très fort. C'est bizarre, ça frappe contre tes tempes, écorche ton cœur, remue tout à l'intérieur. C'est la deuxième fois. Que tu reçois la lettre, que les mots te frappent en pleine poitrine et te marient sans que tu puisses y redire quoique ce soit. Ça ne devrait pas t'atteindre, pas tellement, pas à ce point. Comme tout bon japonais, tu y as été préparé, tu sais que c'est pour le mieux mais, eh, c'est la deuxième fois. Et puis cette fois, tu n'es pas tout seul, il y a quelqu'un dans ta vie, quelqu'un à qui dire au revoir.

Il y a Chris.

Et ça te prend à la gorge, ça te serre le cœur de savoir qu'entre vous ce ne sera plus jamais comme avant, plus vraiment. Encore une fois. La vérité, c'est que tu n'as pas le choix. Mais tu n'arrives pas à te retenir de le frôler une dernière fois, glisser tes doigts dans ses cheveux comme par mégarde et les caresser, l'air de rien, l'air de tout, pour finir par le relâcher, le laisser aller et lui montrer. La lettre. La fameuse, avec son enveloppe rose, ses mots noirs et ses ordres incontestables. La lettre, hein.

Franchement, t'es trop vieux pour tout ça, tu ne sais pas pourquoi elle est encore entrée dans ta vie. Enfin, si. Tu le sais. Une histoire de comptabilité, tout ça. Ils ont trouvé la parfaite moitié pour toi et peut-être bien que celle-ci ne mourra pas avant toi.

Mais est-ce que tu n'as pas déjà suffisamment donné, avec un mariage heureux et une petite fille ? Le système n'a pas encore compris quel mauvais père tu fais ?

Faut croire que non.


« Ce serait bien que tu manges à la maison ce soir. Je dois te parler de quelque chose. »

Il n'y a pas d'orage dehors. Pas de nouveau tsunami en vue non plus. Mais c'est presque tout comme, pas vrai ? Il y a cette tension dans l'air, cette électricité qui couve entre vous et ne demande qu'à jaillir pour vous meurtrir encore.

Elle ne te répond pas. Se contente de prendre une pomme pour la glisser dans son sac, dédaignant complètement le bento que tu lui as préparé. Tu pourrais soupirer, t'insurger d'être devenu à ce point invisible dans ton rôle de père. Mais t'en es toujours à te demander si t'aurais pas mieux fait d'y rester, ce jour-là, alors tu baisses juste un peu la tête et tu reprends.

« Nao ? Tu m'écoutes ? »

Ta voix est douce, comme une caresse. Elle sursaute pourtant comme si tu l'avais giflée et se tourne vers toi en te fusillant du regard. C'est viscéral, cette haine qu'elle te porte. Et ça fait toujours aussi mal.

« M'appelle pas comme ça.

- Désolé. Je me disais qu'on pourrait manger tous les deux ce soir. S'il te plaît ? »

Elle te regarde, les sourcils froncés. Ce à quoi elle peut penser, ça te dépasse. Tu ne la connais plus depuis longtemps, ta fille.

« Pourquoi ? Tu veux jouer au père maintenant ?

- J'ai-

- Qu'est-ce tu veux ? »

Alors tu hausses les épaules et tu finis par lui montrer la lettre. Y a rien d'autre à faire, de toute façon, rien de ce que tu pourras dire n'adoucira sa peine, sa colère, tout ce qu'elle voudrait pouvoir te jeter à la figure.

Elle n'ouvre pas l'enveloppe, ne lit pas le courrier, mais elle la reconnaît forcément alors elle se tait, son visage se ferme. Et toi, tu patientes. Parce que tu sais que derrière ses grands airs, Naoko a un cœur fragile, à vif, qui voudrait que sa mère soit encore là pour l'épauler. Sauf que Nadeshiko est décédée. Et que cette lettre est en train de la remplacer, quelque part, dans ta vie.

« OK. » qu'elle dit.

Tu fronces les sourcils. Tu mentirais en disant que tu t'attendais à ça. Toi, tu pensais plutôt qu'elle exploserait de toute la force de ses sentiments. Pas qu'elle te répondrait avec cette voix horriblement plate.

« OK ?

- OK. » elle répète, fourre une autre pomme dans son sac, le ferme, et tourne les talons. Ses lourdes bottes claquent sur le sol, martèlent le tatami sans aucune douceur, l'écrasent comme elle doit sûrement écraser la colère qui la prend et la porte. « Vais chez Chris. »

Le nom te fend le cœur et tu te demandes si elle reviendra avant que tu aies déménagé vos affaires ou si elle ne te fera même pas le plaisir de s'installer avec vous. Tu es faible, Inari. Tu la laisses faire ce qu'elle veut, tu la laisses partir, fuir, se mettre en danger parce que t'es incapable de lui dire non, pas vrai ? Mais elle est en sécurité avec Chris. Seulement si elle va vraiment chez lui, pas chez un autre, pas dans une ruelle sordide. Quel mauvais père tu fais. Et le pire, c'est que tu le sais.

Tes doigts abîmés finissent sur tes yeux, y appuient comme pour empêcher la fatigue - ou peut-être est-ce autre chose - de s'en écouler. Ah, tu savais comment ça allait finir, n'est-ce pas ?


Ta maison, c'est ton lieu de travail, c'est là où tu existes pour de vrai. Il y a cette pièce, où tes clients viennent te voir pour que tu les tatoues, où vous prenez le thé et vous discutez de qui ils sont et de ce qu'ils veulent. L'endroit le plus important, le lieu où tu te sens vraiment à ta place.

Tu as confiance en l'Incontestable mais tu te demandes quand même s'il y aura une pièce comme ça dans ta nouvelle maison. Si oui, tu te doutes qu'elle ne sera pas prête à ton arrivée. Alors, tu as dû décaler plusieurs rendez-vous, leur assurer que non, tout va bien, tu n'arrêtes pas mais tu as besoin d'un peu de temps puisque tu as reçu la lettre. Tu sais qu'ils comprendront, peu importe d'où ils viennent, peu importe ce qu'ils font dans la vie, le système n'épargne personne et tout le monde sait qu'un déménagement impromptu peut occasionner des désagréments. Comme celui-ci.

Devoir arrêter de travailler, ne serait-ce que quelques jours, peut-être une semaine ou deux, ça t'ennuie, te démange, te chagrine même.

Mais pas le choix.

Il te faut deux jours pour tout organiser. Gérer les impératifs, appeler les clients, préparer le déménagement. Cette maison, c'est celle que l'Incontestable vous a attribués, à Nadeshiko et toi, après la naissance de Naoko. Les meubles ne t'appartiennent pas, c'est ça de moins à gérer, mais ça te fait tout drôle de devoir t'en aller.

Mais pas le choix.

Tes affaires, celles de ta fille, tout ça tient dans la camionnette que tu as dû louer pour l'occasion. De justesse, cela dit. Il t'a fallu jouer au Tetris grandeur nature pour caler les cartons de livres et ceux de tout ton matériel sans que rien ne déborde. Il ne reste pas la moindre place et tu dois caler deux valises sur le siège passager mais tant pis.

En route.


Sept heures cinq. Tu ne sais pas trop comment ça va se passer mais te voilà arrivé.

La maison traditionnelle en plein Meguro se dresse devant toi. Elle ressemble un peu à l'ancienne, celle que tu viens juste de quitter, alors tu n'es pas trop dépaysé. Machinalement, ton regard fouille un peu partout à la recherche des traces de Nadeshiko. Le mobile en origami juste devant l'entrée. Le paillasson un peu trop vert à ton goût. Les plantes en pot bien taillées. Mais non.

Nadeshiko n'est plus là. Corvus, par contre, t'attend.

La camionnette garée dans l'allée, deux valises et un carton sur les bras, tu t'avances pour entrer. Si t'étais honnête avec toi-même, tu admettrais que tu as peur, un peu. Mais l'Incontestable ne se trompe jamais, pas vrai ?

« Tadaima. »

Ta voix résonne, claire dans le hall, pendant que tu ôtes tes chaussures pour les ranger contre le mur. Tu ne vas pas encore fouiller les meubles mis à disposition pour savoir s'il y a des chaussons ou des geta, tes chaussettes ne sont pas trouées ni sales alors tu préfères t'avancer et voir s'il y a quelqu'un.

C'est un homme.

Tu n'es pas spécialement surpris mais tu ne t'y attendais pas non plus. Le prénom Corvus ne t'était pas familier alors tu n'y as pas trop réfléchi. Mais c'est définitivement un homme que tu rencontres dans l'espace de vie, et un très jeune. L'âge de Chris peut-être ? Non. Tu dois arrêter de les comparer. Ou ça n'en finira jamais. Ton cœur s'emballe, curieux de découvrir cette personne faite pour lui, et tu fais quelques pas.

« Bonjour. » Tu as l'air serein, vieil homme que plus rien ne peut briser, qui a trop bien appris à plier. Tu poses ton chargement dans un coin avant d'avancer tranquillement, incliner la tête mais pas trop. Vous êtes mariés après tout, nul besoin d'une politesse surannée. Tout ça c'est nouveau pour vous mais le système a décidé, les jeux sont faits. Il n'y a pas de place pour l'inconnu et la crainte et même si ça veut dire que tu t'oublies en chemin, tu es déjà prêt à tout pour ce mariage. « Je suis Inari. Enchanté. » Tu n'as pas peur. Tu n'as plus le temps d'avoir peur. « Et tu es... Corvus, c'est bien ça ? Il faudra que tu m'apprennes à le prononcer correctement. »

Sourire doux, qui s'excuse sans un mot.

« Je vais continuer à décharger mes affaires, ce sera fait comme ça. Surtout que je dois retourner la camionnette assez rapidement. » Tu commences à te retourner, continue de sourire tranquillement, posément. Tu as l'air à l'aise, oui, vraiment. Faut dire que tout ça, cette rencontre, tu l'as déjà vécu une fois. C'était avec une femme, une autre personne, mais la situation est un peu la même finalement. « Ne te dérange pas, je n'en ai pas pour longtemps, il n'y a pas grand chose. »

Tu es déjà dehors, à retrousser les manches de ta chemise pour embarquer d'autres cartons. Vu tout ce qu'il reste, autant s'y mettre dès maintenant, oui. Tu dois ramener ta location dans quelques heures seulement, de toute façon. Tu n'as jamais aimé laisser traîner les choses, pas vrai Inari ?

©️ P A N
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le Mer 11 Sep - 18:02
par Corvus Akiyama
« Tadaima. »

Ça résonne, comme une promesse impériale. Cette voix qui transporte, dans son chant, un trop plein de destin.
Ça tambourine contre mon tympan, plus fort qu'une centaine de valses entraînantes.

C'est là.

Il est là.

Inari Akiyama.

Je fige.
Je fixe l'horizon, cette petite ligne d'arbustes qui sépare ma – notre – demeure du reste des voisins.

Savent-ils, eux ? Sont-ils au-moins comme nous ?
Ont-ils cette chance ?

Je ne me retourne pas. Pas encore. J'écoute.
Son pas.
Le froissement de ses vêtements dans ses quelques mouvements.
Et ses salutations. Elles sont engluées dans un pétrin de temps passé. Un japonais parfait, ciselé dans la coupure de lèvres sans doute vieillissantes.

Il n'est pas jeune. Bien.
Son passé me sera peut-être utile.

Quand je me retourne finalement, je ne fais que confirmer ce fait : son histoire est gravée dans ces ridules creuses, dans ce corps que la vie n'a pas épargné. Mon mari est un homme qui a vécu. J'en suis surpris. Ma fraîcheur est-elle censée l'éclater ? Sa sagesse est-elle censée me guider ?

Incontestable, je cherche à comprendre et je dois avouer que ton énigme me passionne, tendre ami.

Mes mots sont clos, pendant une fraction de secondes. Mes yeux l'observent de haut en bas. Je lis.
Abîmé. Digne. Calme. Tempéré. Travail manuel. Mains caleuses, marquées. Dos légèrement voûté. Yeux honnêtes. Marques de sommeil. Un goût pour le traditionnel appuyé. Un brin marginal, cependant. Origines étrangères, sans doute.

Mon époux est, au premier abord, simple à cerner.

Alors je lui renvoie son respect, d'une inclinaison du chef et d'un dialecte maîtrisé. J'ai lutté, pendant huit années, à effacer cette Germanie lancinante qui pointait au bout de ma langue.

« Enchanté également, Inari-san. »

Façade à sourire. Nuance numéro huit, la politesse chaleureuse. Taux de réussite estimé à soixante dix-huit pourcent.

« C'est une locution scientifique pour le terme « Corbeau ». D'origine latine. Pour la prononciation, Côbasu semble être la manière la plus simple de le dire. »


Un ramage noir, une ombre au tableau. A croire que les Engelmann cherchaient ce moyen de jeter l'opprobre sur ma naissance quand, au contraire, l'aspect noble des racines latines ne me donnaient que plus de présence. Idiots.
Terriblement idiots.
Du début jusqu'à la fin.

Trêve de cela. J'observe mon nouveau départ dans ses yeux plissés mais diablement ouverts. En faites-vous déjà trop, Inari ? Tout se passera bien, vous savez.

Il me parle de cartons et de camionnettes quand je n'entends là qu'une occasion de m'imposer.

« Faisons cela à deux. Ce sera encore plus rapide ainsi. »

CQFD. Moins de temps à le perdre, sans que je ne sois à ses côtés. Ces heures sans lui ont déjà eu des atours d'éternité.
Je le suis dehors, à regarder la rue une seconde, à sourire à un passant, à donner cet aspect de couple idéal qui devrait transpirer de nos échanges. Pourtant, il y a ce petit doute qui subsiste. Son retard. Il est la raison première de ma distance verbale. Je ne peux pas encore lui donner l'illusion de cette confiance qu'on les amoureux.
Il ne la mérite pas.

« Pourquoi avoir mis tant de temps à venir ? Hésitiez-vous ? »

Ma voix est volontairement calme. Elle s'étire cependant vers les élans de la réprimande. J'ai conscience que ce ne sera sans doute pas la première fois.
Mes bras s'étirent vers quelques cartons. A peine six kilos huit sur mes biceps. Ce peu d'affaires m'intrigue. Compte-t-il au moins rester ?

« Parce que je vous ai attendu. Je suis ici depuis trente-cinq heures et... » Un coup d'oeil à ma montre, une fois les affaires déposées dans le hall d'entrée. « Dix minutes, désormais. C'est relativement long, seul. Mais j'ai eu tout le loisir de m’accommoder à notre maison, cependant. Elle est... idéale. »

Parfaite.
Comme elle se doit de l'être.

Comme tout ce que nous serons.
Nous n'avons aucune autre option.
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